Pourquoi Jésus a-t-il dû souffrir pour nos péchés?

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Il y a plusieurs semaines, a été publié un entretien de notre pape émérite Benoit XVI avec le théologien jésuite Jacques Servais, dans le cadre d’un congrès théologique organisé à Rome en octobre 2015 : « Par la foi. Doctrine de la justification et expérience de Dieu dans la prédication de l’Eglise ». Avec sa finesse et sa profondeur habituelles, Benoit XVI y aborde plusieurs thèmes comme la Miséricorde, la question du salut des non baptisés et la nécessité de la Mission…

Nous en reprendrons quelques extraits significatifs dans quelques articles…

Voir ici la traduction intégrale en français sur le site Benoit-et-moi…

Question : Quand St Anselme dit que le Christ devait mourir sur la croix pour réparer l’offense infinie faite à Dieu, et ainsi rétablir l’ordre brisé, il utilise un langage difficilement acceptable par l’homme moderne. En parlant de cette façon, on risque de projeter [dans] sur Dieu, l’image d’un Dieu de colère, saisi, devant le péché de l’homme, de sentiments de violence et d’agressivités comparables à ce que nous-mêmes pouvons expérimenter. Comment est-il possible de parler de la justice de Dieu sans risquer de d’enfreindre la certitude désormais établie parmi les fidèles, que le Dieu des chrétiens est un Dieu «riche en miséricorde» (Ephésiens 2: 4)?

«La conceptualité de saint Anselme est certainement devenue incompréhensible pour nous aujourd’hui. C’est notre devoir de tenter de comprendre de manière nouvelle la vérité qui se cache derrière cette manière de s’exprimer. Pour ma part, je propose trois points de vue à ce sujet:

a) L’opposition entre le Père, qui insiste de manière absolue sur la justice, et le Fils qui obéit au Père et, en obéissant, accepte les exigences cruelles de la justice, est non seulement incompréhensible aujourd’hui, mais, en partant de la théologie trinitaire, est en elle-même totaleement erronée. Le Père et le Fils sont un, et donc leur volonté est ab intrinseco, une seule. Quand le Fils dans le Jardin des Oliviers, lutte avec la volonté du Père, il ne s’agit pas du fait qu’il devrait accepter pour lui-même une disposition cruelle de Dieu, mais plutôt du fait d’attirer l’humanité à l’intérieur de la volonté de Dieu. Nous devrons revenir à nouveau, plus tard, sur la relation entre les deux volontés du Père et du Fils.

b) Mais alors, pourquoi la croix et l’expiation? D’une certaine manière aujourd’hui, dans les contorsions de la pensée moderne dont nous avons parlé plus haut, la réponse à ces questions peut être formulée d’une manière nouvelle. Plaçons-nous devant la quantité incroyable et sale de mal, de violence, de mensonge, de haine, de cruauté et d’arrogance qui infectent et ruinent le monde entier. Cette masse du mal ne peut pas simplement être déclarée inexistante, même par Dieu. Elle doit être épurée, réélaborée, et surmontée. L’ancien Israël était convaincu que le sacrifice quotidien pour les péchés et surtout la grande liturgie du jour de l’Expiation (Yom-Kippour) étaient nécessaires pour faire contrepoids à la masse du mal présent dans le monde et que seulement par un tel rééquilibrage, le monde pourrait, pour ainsi dire, rester supportable. Une fois disparus les sacrifices dans le temple, il a fallu se demander ce qui pouvait être opposé aux puissances supérieures du mal, comment trouver en quelque sorte un contrepoids. Les chrétiens savaient que le temple détruit avait été remplacé par le corps ressuscité du Seigneur crucifié, et que dans son amour radical et incommensurable, avait été créé un contrepoids à la présence incommensurable du mal. Et même ils savaient que les offrandes présentées jusqu’à présent ne pouvaient être conçues que comme un geste de désir d’un véritable contrepoids. Ils savaient aussi que devant la toute-puissance du mal, seul un amour infini povait suffire, seule une expiation infinie. Ils savaient que le Christ crucifié et ressuscité est une puissance qui peut contrer le mal et sauver le monde.
Et sur ces bases, ils pouvaient aussi comprendre le sens de leurs propres souffrances comme insérées dans l’amour souffrant du Christ et comme partie de la puissance rédemptrice d’un tel amour. Plus haut, je citais ce théologien pour lequel Dieu a dû souffrir pour ses fautes envers le monde; à présent, étant donné ce renversement de perspective, émerge la vérité suivante: Dieu ne peut tout simplement pas laisser telle quelle la masse du mal qui dérive de la liberté que lui-même a accordée. Lui seul, en venant faire partie de la souffrance du monde, peut racheter le monde.

c) Sur ces bases, la relation entre le Père et le Fils devient plus évidente. Je reproduis sur le sujet un passage du livre de de Lubac sur Origène, qui me paraît très clair:
«Le Rédempteur est entré dans le monde par compassion pour le genre humain. Il a pris sur lui nos passiones avant d’être crucifié, voire même avant de s’abaisser et d’assumer notre chair: s’il ne les avait pas éprouvées avant, il ne serait pas venu prendre part à notre vie humaine. Mais quelle fut cette souffrance qu’il a endurée par anticipation pour nous? Ce fut la passion de l’amour. Mais le Père lui-même, le Dieu de l’univers, lui qui surabonde en longaminité, patience, miséricorde et compassion, ne souffre-t-il pas, lui aussi, dans un certain sens? « Le Seigneur ton Dieu, en effet, a pris sur lui tes coutumes comme celui qui prend sur lui son fils » (Deutéronome 1, 31). Dieu prend donc sur lui nos coutumes comme le Fils de Dieu prend sur lui nos souffrances. Le Père lui-même n’est pas sans passion! Si on l’invoque, alors il connaît la miséricorde et la compassion. Il perçoit une souffrance d’amour (Homélies sur Ezéchiel 6: 6)».

Dans certaines parties de l’Allemagne il y avait une dévotion très émouvante qui contemplait die Not Gottes (« l’indigence de Dieu »). Pour ma part, cela fait passer devant mes yeux une image impressionnante représentant le Père souffrant, qui, comme Père, partage intérieurement la souffrance du Fils. Et l’image du « trône de la grâce » fait aussi partie de cette dévotion: le Père soutient la croix et le crucifié, se penche avec amour sur lui et d’autre part, il est avec, sur la croix. Ainsi, de manière grandiose et pure, on perçoit là ce que signifie la miséricorde de Dieu et la participation de Dieu à la souffrance de l’homme. Il ne s’agit pas d’une justice cruelle, pas du fanatisme du Père, mais de la vérité et de la réalité de la création: du vrai et intimedépassement du mal, qui en ultime analyse, peut seulement se réaliser dans la souffrance de l’amour.

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