Quand il n’y a pas de vérité venue d’en-haut, tout devient possible, tout est permis…

14 avril 2017 : Vendredi Saint (Fr. Clément-Marie)

« Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. » Ce sont les mots avec lesquels Jésus, lors de son procès, décrit sa mission : rendre témoignage à la vérité. Pilate va répondre : « Qu’est-ce que la vérité ? » Puis, sans attendre de réponse de Jésus, il se tourne vers la foule. C’est elle qui lui donnera la pseudo-vérité qu’il veut entendre. En fait, la vérité lui importe peu. Mais il ne veut pas s’opposer à ce que demandera la majorité. Cette attitude est très caractéristique de notre époque. On sait ce que fera Pilate : il finira par se laver les mains. Quand il n’y a pas de vérité venue d’en-haut, tout devient possible, tout est permis. On peut alors se laver les mains, tout en condamnant à mort quelqu’un qu’on a proclamé innocent quelques minutes auparavant… Pilate n’est pas seul dans la condamnation de Jésus. Il y a aussi le Peuple. Le Peuple de Dieu pour lequel Jésus était venu d’abord. Le peuple non plus n’a pas reconnu la vérité, lui qui a préféré Barrabas à Jésus. Mais dans cette condamnation, nous sommes présents, nous aussi. Aujourd’hui, plutôt que de vérité, nous préférons entendre parler d’amour… Pourquoi ? Peut-être parce que l’amour semble moins exigeant. Mais peut-il y avoir un amour sans vérité ? Pas plus qu’il ne peut y avoir de vérité sans amour… On dit parfois que l’amour n’est pas aimé. La vérité non plus. C’est pourquoi celui qui est lui-même l’amour et la vérité est là maintenant, mort, sur la croix. Regardons-le. Et interrogeons-nous. Devant la vérité manifestée par la croix, il n’y a que deux attitudes possibles : oui ou non. Le vendredi saint, nous comprenons que nous devons nous positionner : la vérité ou le mensonge. Il n’y a pas de chemin, pas de nuance entre les deux. Plus que jamais, à la Croix, retentit la parole de Jésus : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non. Tout le reste vient du Mauvais. » Au Calvaire, les ténèbres semblent avoir vaincu la lumière. Le vendredi saint, c’est, en apparence, la victoire du mensonge. L’accomplissement de ce que Dieu avait dit par Jérémie, et que nous avons entendu en ce carême : « La vérité s’est perdue, elle a disparu de leur bouche » (Jr 7, 28).

La vérité est crucifiée aujourd’hui dans le monde. Mais qu’en est-il dans l’Église ? En 2005, peu avant sa mort, Jean-Paul II avait demandé au Cardinal Joseph Ratzinger de méditer le chemin de croix du vendredi saint. Dans la neuvième station, il avait prononcé ces mots terribles, dont l’actualité nous impressionne : « Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque prête à couler, une barque qui prend l’eau de toute part. Et dans ton champ, nous voyons plus d’ivraie que de bon grain. » Oui, à certains égards, l’Église aujourd’hui vit le vendredi saint, l’éclipse du Calvaire, l’heure des ténèbres.

Un jour, Jésus avait posé cette question bouleversante : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8) Que voyait-il alors ? Le vendredi saint, à l’heure de sa Passion ? Certainement. Le vendredi saint de cette année 2017 ? Peut-être aussi… Nous vivons aujourd’hui une nuit. Une éclipse de la foi, qui a gagné même les disciples, comme le vendredi saint. Où sont-ils, les disciples, en cette heure de la mort de Jésus ? Le courant a été trop fort. L’opposition du monde les a submergés. Ils ont cédé. C’est la complète confusion. Regardons : les disciples se sont enfuis, et c’est un condamné qui dit à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Ceux qui ont été guéris par Jésus l’ont abandonné, et c’est le centurion romain qui s’exclame : « Vraiment, celui-ci était fils de Dieu ! » Les publicains qui suivaient Jésus ont déserté, et c’est un membre du sanhédrin qui offre son tombeau. Pierre, le Rocher, a failli, et c’est un pharisien, Nicodème, qui vient recueillir le corps de Jésus et lui rendre les derniers hommages… Quelle confusion en cette heure du Calvaire ! Il semble n’y avoir plus aucun repère. En fait, il n’en reste plus qu’un. En voyant s’épaissir les ténèbres, Jésus lui-même nous l’a donné : « Voici ta Mère. » En cette heure de confusion extrême, il n’y a plus que ce repère sûr : la Vierge Marie. Les apôtres et les disciples ne s’y tromperont pas. Ce soir, en ces heures de tempête, c’est autour d’elle qu’ils se retrouveront tous, au Cénacle. C’est elle qui porte leur foi. C’est elle qui garde la foi de l’Église quand tous les autres l’ont perdue. Les apôtres ne sont pas grand-chose, et nous leur ressemblons. Mais quand ils sont autour de la Vierge Marie, ils ne perdent pas complètement la foi. Comme pour eux, notre force, en ces temps de tempête, c’est la présence de la Vierge Marie. En ce vendredi saint, retrouvons-nous autour de la Vierge Marie. C’est elle qui, dans ces temps de confusion, gardera notre foi. C’est elle qui continuera à nous montrer la Vérité – son Fils. C’est elle qui nous donnera le courage de tenir et de résister. La situation actuelle du monde et de l’Église ressemble à celle du Calvaire. Aujourd’hui encore la Vérité est condamnée et crucifiée, avec la compromission – active ou passive – de bien des disciples. Pour que la Vérité ne parle plus à haute voix, on a scellé sur elle une grosse pierre, à l’entrée de son tombeau. On a mis devant une garde, pour s’assurer qu’elle ne se réveillera pas… Et demain, samedi saint, elle restera en effet dans un silence éprouvant.

Mais, avec la Vierge Marie, nous avons la foi. Nous savons que le troisième jour, la Vérité ressuscitera. Au cœur de la nuit de Pâques, la lumière brillera à nouveau, confirmant définitivement cette parole éternelle de Jésus : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).

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