La correction fraternelle : dette d’amour envers le prochain

Dimanche 10 septembre 2017 – 23e Dimanche du TO (Fr. Paul)

« Frères, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel » (Rm 13, 8) nous disait saint Paul dans la première lecture. Aimer son frère est une dette que nous avons contractée. Comment comprendre cela ? L’amour est-il dû ? Le propre de l’amour n’est-il pas justement d’être don gratuit ? Comment saint Paul peut-il dire que l’amour sera toujours pour nous une dette ? Rappelons-nous les paroles de Jésus au soir du la Cène : « voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 12). Si Jésus nous commande d’aimer comme lui, alors non seulement c’est un devoir pour nous d’aimer nos frères, mais c’est en plus une tâche qui ne sera jamais finie puisqu’il s’agit d’aimer comme Jésus, c’est-à-dire de manière parfaite. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus l’a bien compris, elle qui disait : « aimer, c’est tout donner et se donner soi-même ». Nous n’aurons jamais terminé d’apprendre à aimer. Mère Marie-Augusta disait : « une seule chose est vraiment nécessaire pour l’éternité : aimer ! ». Ainsi nous comprenons que jusqu’à la fin de notre vie nous seront en quelque sorte endettés d’amour envers Dieu et envers notre prochain.

Que faire quand on est endetté, comment rembourser sa dette ? Dans le domaine matériel on s’efforce de limiter les dépenses et de tenir ses comptes bien à jour. Dans le domaine de l’amour, c’est le contraire qui est vrai, puisque l’amour consiste précisément à se donner sans compter. Et si les petites économies font les grandes fortunes, l’amour mis dans les moindres petites choses nous permet jour après jour d’éponger notre dette d’amour.

Mais aimer comme Jésus, est-ce seulement possible ? Oui bien sûr, sinon Jésus nous l’aurait-il commandé ! Aimer comme Jésus est possible car Jésus lui-même nous donne son amour pour aimer. Grâce au don de l’Esprit Saint qui vient habiter en nos cœurs, c’est Dieu lui-même qui veut aimer en nous.

« N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel ». Mais de quel amour sommes-nous endettés ? Saint Paul nous parle de l’amour ἀγάπη, c’est-à-dire de l’amour comme Dieu aime, de l’amour don de soi, de l’amour qui veut le vrai bonheur de son prochain et se donne lui-même pour que son prochain atteigne le vrai bonheur. Un tel amour nous dit saint Paul : « prend patience, est serviable, n’est pas envieux, ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas, ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal, ne se réjouit pas de l’injustice, mais met sa joie dans la vérité » (1Co 13, 4-6).

La lecture du livre d’Ézéchiel ainsi que l’Évangile, nous ont rappelé une des dettes d’amour du chrétien envers ses frères : celle de la correction fraternelle quand notre frère ou notre sœur s’égare dans la voie du péché. Le livre d’Ézéchiel présente l’image du guetteur, qui du haut de son poste de garde doit sonner du cor quand l’ennemi approche pour que les habitants du pays se préparent pour le combat. Si le guetteur ne sonne pas quand arrive l’ennemi, il est tenu responsable de la mort de ses frères. La mission qu’il reçoit est un service précieux en vue du salut de ses frères.

Dans l’évangile, extrait du discours ecclésiastique que nous rapporte saint Matthieu, Jésus prépare ses apôtres à leur mission et leur enseigne l’importance de la correction fraternelle et de la prière. La correction fraternelle est présentée par saint Matthieu en lien avec le pouvoir transmis aux Apôtres de lier et de délier, c’est-à-dire de maintenir ou de pardonner les péchés. Quand un baptisé est tombé dans les filets du diable et vit dans le péché, les évêques, successeurs des apôtres, les prêtres et nous tous baptisés, nous avons ce devoir d’amour envers notre prochain de l’avertir pour qu’il se convertisse et ne reste pas dans son péché. Car pour aller au Ciel, notre âme, au moment de notre mort, doit être pure de tout péché mortel. Nous devons être prêts, toujours prêts, car comme nous le dit Jésus : « vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13). Si aimer est fondamentalement s’engager pour que notre prochain atteigne le vrai bonheur qu’est la vie éternelle et si le péché grave est l’obstacle au salut, alors l’amour vrai passe par la correction fraternelle en vue du salut de notre frère. N’est-ce pas là l’agir du Seigneur lui-même ? Dans le livre de l’Apocalypse nous lisons : « Moi, tous ceux que j’aime, je les reprends et les corrige. Sois donc fervent et repens-toi! » (Ap 3, 19) Et déjà au temps de Moïse Dieu disait : « N’aie aucune pensée de haine contre ton frère, mais n’hésite pas à réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d’un péché à son égard » (Lv 19, 17).

Bien entendu la correction fraternelle doit toujours être humble et délicate, avec une grande pureté d’intention, nous souvenant sans cesse de la paille et de la poutre (cf. Mt 7, 3-5). Demandons à la Vierge Marie de nous aider à exercer la douceur, l’humilité et la miséricorde quand nous devons avertir notre prochain. Jésus spécifie trois degrés possibles dans la correction : l’entretien seul à seul, l’entretien en présence d’un ou deux témoins, puis le recours à l’Église et enfin la peine médicinale de l’exclusion de la communion fraternelle en vue de la pénitence et de la conversion : « considère-le comme un païen et un publicain » (Mt 18, 17).

Jésus recommande aussi la prière en commun adressée à « son Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19). A Fatima la Vierge Marie a insisté sur l’importance de la prière et des sacrifices pour obtenir la conversion des pécheurs.

L’invitation de Jésus à pratiquer la correction fraternelle doit nous faire réfléchir. A notre époque, ne sommes-nous pas enclins à banaliser le mal ? Le relativisme ambiant que nous respirons sans cesse, l’exaltation de sacro-sainte tolérance qui s’oppose souvent au témoignage de la vérité, ne nous poussent-ils pas souvent à établir une sorte de Motus vivendi : je ne dis rien sur l’attitude mauvaise de mon prochain, comme cela lui me laissera tranquille au sujet de mes actions mauvaises ? Aujourd’hui on aurait tendance à penser qu’avertir les pécheurs serait un manque de charité. Bien entendu il ne s’agit pas de juger les cœurs, mais de contribuer à faire entrer en eux un rayon de lumière pour un réveil de la conscience.

Les saints nous montrent l’exemple. Saint François et sainte Jacinthe de Fatima, dans leur simplicité d’enfant et dans leur vif désir du salut des âmes n’ont pas eux peur d’avertir des pécheurs sur leur mauvaise conduite et le danger de damnation éternelle qu’ils encouraient. Le saint Curé d’Ars, face à des pénitents manquant de contrition se mettait à pleurer en disant : « je pleure de ce que vous ne pleuriez pas assez ». Sainte Monique a beaucoup prié pour la conversion de son fils Augustin et n’a pas eu peur de lui dire la vérité sur son état. Ses larmes et sa persévérance ont obtenu la conversion de son fils. Saint Ignace répétait chaque jour au fier et orgueilleux François Xavier : « à quoi sert-il à l’homme de gagner le monde entier s’il vient à perdre son âme ».

Et nous pensons aussi à la Vierge Marie. Nous n’avons pas de témoignage écrit mais probablement elle aussi a averti telle ou telle personne. Certainement la Vierge Marie était celle qui savait le mieux faire, elle qui n’était pas guettée par la paille et la poutre puisqu’elle était sans péché. Aucun cœur n’a eu et n’aura sur cette terre plus de délicatesse et d’amour que le cœur de la Vierge Marie et certainement on devait avoir envie de changer très vite.

Remercions le Seigneur pour cet enseignement sur la correction fraternelle qui nous aide à devenir des enfants plus beaux. Si nous n’avions pas nos frères et nos sœurs pour nous avertir, comment ferions-nous pour nous améliorer ?

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