Ce que Laudato Si apporte à la réflexion écologique

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Qu’est ce que l’encyclique de notre Saint-Père apporte à la réflexion écologique ?

Le pape François répond lui-même à la question en promouvant ce qu’il nomme une « écologie intégrale ». C’est à dire, une écologie qui considère l’homme et la nature à leur juste place, et qui met au centre la dignité de l’homme, non d’un homme qui se croit tout puissant, mais de l’homme en relation : avec Dieu, avec les autres avec la nature.

Quelle écologie ?

Avant la publication de l’encyclique, le magazine Famille Chrétienne (n°1950, 28 mai 2015, article ICI ) avait fait paraitre un débat très intéressant entre Tugduald Derville et Nicolas Hulot. Un extrait en est significatif : alors que le journaliste pose la question de sa position sur des questions éthiques comme la procréation médicalement assistée ou la manipulation génétique, Nicolas Hulot répond de façon évasive et embarrassée : « N. H. – Je n’ai pas d’avis tranché sur tout. Nous sortons d’un siècle des vanités, et il serait temps d’entrer dans un siècle de l’humilité. Jean Rostand avait prévenu : « La science a fait de nous des dieux avant de faire de nous des hommes !  » J’appelle simplement sur tous ces sujets à nous contenter de notre dimension humaine... Je vois bien le lien que vous établissez entre différents sujets au nom d’une écologie intégrale. Mon silence ne vaut pas approbation. Je crois que nous touchons ici la responsabilité individuelle, la conscience de chacun. Le sujet climatique est un sujet universel. Il engage la responsabilité de l’homme sur la Création et les espèces. C’est un moment de vérité. » 

La place de l’homme

Le pape François  a le grand souci de chercher les causes de la crise écologique. Après avoir dressé un état des lieux succint de la catastrophe écologique (ch1 de l’encyclique), puis exposé une « théologie » de la création (ch2), le coeur de l’encyclique se trouve très probablement dans les chap. 3 et 4, où après avoir analysé la racine humaine de la crise écologique (ch4), il promeut  une écologie intégrale (ch5). Pour le pape, c’est en se penchant sur l’anthropologie sous-jacente au monde contemporain, et en la comparant à une anthropologie réaliste, qui voit l’homme tel qu’il est, humblement et dans toutes ses dimensions que l’on comprend le coeur du problème. Notre époque voit l’homme dans une sorte de toute-puissance sur la matière :

« C’est comme si le sujet se trouvait devant quelque chose d’informe, totalement disponible pour sa manipulation. L’intervention humaine sur la nature s’est toujours vérifiée, mais longtemps elle a eu comme caractéristique d’accompagner, de se plier aux possibilités qu’offrent les choses elles-mêmes. Il s’agissait de recevoir ce que la réalité naturelle permet de soi, comme en tendant la main. Maintenant, en revanche, ce qui intéresse c’est d’extraire tout ce qui est possible des choses par l’imposition de la main de l’être humain, qui tend à ignorer ou à oublier la réalité même de ce qu’il a devant lui. » n°106.

Cette attitude face au réel s’est universalisée, et s’est étendue, nous dit le pape : « sur l’économie et la politique », avec des conséquences sur la vie humaine et sociale dans toutes ses dimensions.

C’est donc la place de l’homme qui est en jeu. Mais, le pape le souligne, cela doit conduire non à déprécier l’homme mais à le voir dans sa réalité propre, avec sa dignité, à la fois comme le sommet de la création, dont il est le gardien (non le propriétaire) mais aussi comme créature. L’homme n’est pas Dieu, mais il est créé, comme ce qui l’entoure, bien qu’en lui se manifeste une dignité suréminente à cause de sa liberté, de sa volonté, de son intelligence et de sa conscience, bref, une dignité qui vient du fait qu’il est image de Dieu. Ainsi, une saine écologie ne doit pas nier la dignité de l’homme, comme cela peut arriver dans un certain ressentiment face aux abus dont il est coupable.

« Le manque de préoccupation pour mesurer les préjudices causés à la nature et l’impact environnemental des décisions est seulement le reflet le plus visible d’un désintérêt pour reconnaître le message que la nature porte inscrit dans ses structures mêmes. Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, la valeur d’un pauvre, d’un embryon humain, d’une personne vivant une situation de handicap – pour prendre seulement quelques exemples – on écoutera difficilement les cris de la nature elle-même. Tout est lié. Si l’être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu’il se pose en dominateur absolu, la base même de son existence s’écroule, parce qu’« au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et ainsi finit par provoquer la révolte de la nature ».Cette situation nous conduit à une schizophrénie permanente, qui va de l’exaltation technocratique qui ne reconnaît pas aux autres êtres une valeur propre, à la réaction qui nie toute valeur particulière à l’être humain. Mais on ne peut pas faire abstraction de l’humanité. Il n’y aura pas de nouvelle relation avec la nature sans un être humain nouveau. Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate. Quand la personne humaine est considérée seulement comme un être parmi d’autres, qui procéderait des jeux du hasard ou d’un déterminisme physique, « la conscience de sa responsabilité risque de s’atténuer dans les esprits ». Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un “bio-centrisme”, parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui, non seulement ne résoudrait pas les problèmes mais en ajouterait d’autres. On ne peut pas exiger de l’être humain un engagement respectueux envers le monde si on ne reconnaît pas et ne valorise pas en même temps ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité. » n°117-118

Ainsi la réponse de Tugduald Derville à Nicolas Hulot ( toujours FC n°1950, 28 mai 2015, article ICI ) me semble bien résumer la pensée du pape François : « T. D. – …Si une société ne se fonde pas sur le respect du plus faible, elle empêche les êtres humains d’accueillir leur part de fragilité. Or, un syndrome de toute-puissance menace autant la nature humaine que la nature qui nous environne. Beaucoup de chrétiens sont ainsi frappés par l’incohérence du mouvement politique qui porte les problématiques environnementales. Ils se disent : pourquoi un parti qui lutte contre les OGM ne conteste-t-il pas les organismes humains génétiquement modifiés ? Comment une société peut-elle protéger ce qui entoure l’homme sans protéger l’homme ? Les lanceurs d’alerte de l’écologie nous ont fait comprendre que, en dénaturant la planète, nous étions en train de scier la branche sur laquelle nous étions assis, mais je pense que nous sommes aussi en train de scier l’homme lui-même. S’il est légitime de se demander quelle planète nous allons léguer à l’humanité, il faut désormais se demander quelle humanité nous allons léguer à la planète. »

L’homme en relation – le tout : une crise socio-environnementale

Pour le pape François, tout est lié : la crise écologique est un symptôme de la crise de l’homme :  » …à l’origine de beaucoup de difficultés du monde actuel, il y a avant tout la tendance, pas toujours consciente, à faire de la méthodologie et des objectifs de la techno-science un paradigme de compréhension qui conditionne la vie des personnes et le fonctionnement de la société. Les effets de l’application de ce moule à toute la réalité, humaine et sociale, se constatent dans la dégradation de l’environnement, mais cela est seulement un signe du réductionnisme qui affecte la vie humaine et la société dans toutes leurs dimensions« . ( n°107)

Ainsi, pour le pape, on ne peut sortir de la crise qu’en reconnaissant l’homme comme un être de relation, et de voir le problème dans sa complexité, avec une vision globale, qui mettent tout en relation : « Chercher seulement un remède technique à chaque problème environnemental qui surgit, c’est isoler des choses qui sont entrelacées dans la réalité, et c’est se cacher les vraies et plus profondes questions du système mondial« .n°111

« Quand on parle d’“environnement”, on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. Les raisons pour lesquelles un endroit est pollué exigent une analyse du fonctionnement de la société, de son économie, de son comportement, de ses manières de comprendre la réalité. Étant donné l’ampleur des changements, il n’est plus possible de trouver une réponse spécifique et indépendante à chaque partie du problème. Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature ». n°139

C’est pour cela que le pape François parle beaucoup, dans son encyclique, de la question sociale et des pauvres. Nous savons qu’il est très sensible au thème de la pauvreté. En fait, son encyclique est pour lui l’occasion de se faire le porte-voix des pauvres et sans-voix, qui subissent les conséquences les plus dures de la crise écologique dans l’oubli général. la disparition des espèces est un drame, mais la disparition ou l’exploitation du pauvre qui est notre frère est un drame encore plus inacceptable.

La critique de l’anthropocentrisme dévié ne devrait pas non plus faire passer au second plan la valeur des relations entre les personnes. Si la crise écologique est l’éclosion ou une manifestation extérieure de la crise éthique, culturelle et spirituelle de la modernité, nous ne pouvons pas prétendre soigner notre relation à la nature et à l’environnement sans assainir toutes les relations fondamentales de l’être humain. Quand la pensée chrétienne revendique une valeur particulière pour l’être humain supérieure à celle des autres créatures, cela donne lieu à une valorisation de chaque personne humaine, et entraîne la reconnaissance de l’autre. L’ouverture à un “ tu ” capable de connaître, d’aimer, et de dialoguer continue d’être la grande noblesse de la personne humaine. C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au “ Tu ” divin. En effet, on ne peut pas envisager une relation avec l’environnement isolée de la relation avec les autres personnes et avec Dieu. Ce serait un individualisme romantique, déguisé en beauté écologique, et un enfermement asphyxiant dans l’immanence. n°119

Cette vision de l’homme en relation est un fruit de notre condition d’êtres créés à l’image du Dieu Trinité, communion de personnes : « Les Personnes divines sont des relations subsistantes, et le monde, créé selon le modèle divin, est un tissu de relations. Les créatures tendent vers Dieu, et c’est le propre de tout être vivant de tendre à son tour vers autre chose, de telle manière qu’au sein de l’univers nous pouvons trouver d’innombrables relations constantes qui s’entrelacent secrètement. Cela nous invite non seulement à admirer les connexions multiples qui existent entre les créatures, mais encore à découvrir une clé de notre propre épanouissement. En effet, plus la personne humaine grandit, plus elle mûrit et plus elle se sanctifie à mesure qu’elle entre en relation, quand elle sort d’elle-même pour vivre en communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures. Elle assume ainsi dans sa propre existence ce dynamisme trinitaire que Dieu a imprimé en elle depuis sa création. Tout est lié, et cela nous invite à mûrir une spiritualité de la solidarité globale qui jaillit du mystère de la Trinité ». n°240

Le retour au réel et la loi naturelle

Une crise de l’homme, une crise globale, la crise écologique est une crise du relativisme ambiant:

« La culture du relativisme est la même pathologie qui pousse une personne à exploiter son prochain et à le traiter comme un pur objet, l’obligeant aux travaux forcés, ou en faisant de lui un esclave à cause d’une dette. C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : ‛Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables’. S’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates, quelles limites peuvent alors avoir la traite des êtres humains, la criminalité organisée, le narcotrafic, le commerce de diamants ensanglantés et de peaux d’animaux en voie d’extinction ? N’est-ce pas la même logique relativiste qui justifie l’achat d’organes des pauvres dans le but de les vendre ou de les utiliser pour l’expérimentation, ou le rejet d’enfants parce qu’ils ne répondent pas au désir de leurs parents ? C’est la même logique du “utilise et jette”, qui engendre tant de résidus, seulement à cause du désir désordonné de consommer plus qu’il n’est réellement nécessaire. Par conséquent, nous ne pouvons pas penser que les projets politiques et la force de la loi seront suffisants pour que soient évités les comportements qui affectent l’environnement, car, lorsque la culture se corrompt et qu’on ne reconnaît plus aucune vérité objective ni de principes universellement valables, les lois sont comprises uniquement comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner. n°123

Nous avons déjà évoqué l’analyse de notre pape, remarquant que l’homme ne considérait plus la matière que comme un donné brut, sans consistance éthique.   Aussi, comme le pape Benoît XVI l’avait fait remarquer au Bundestag, le remède à la crise écologique vient de la reprise en considération d’une loi naturelle :

« Je dirais que l’apparition du mouvement écologique dans la politique allemande à partir des années soixante-dix, bien que n’ayant peut-être pas ouvert tout grand les fenêtres, a toutefois été et demeure un cri qui aspire à l’air frais, un cri qui ne peut pas être ignoré ni être mis de côté, parce qu’on y entrevoit trop d’irrationalité. Des personnes jeunes s’étaient rendu compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans nos relations à la nature; que la matière n’est pas seulement un matériel pour notre faire, mais que la terre elle-même porte en elle sa propre dignité et que nous devons suivre ses indications. Il est clair que je ne fais pas ici de la propagande pour un parti politique déterminé – rien ne m’est plus étranger que cela. Quand, dans notre relation avec la réalité, il y a quelque chose qui ne va pas, alors nous devons tous réfléchir sérieusement sur l’ensemble et nous sommes tous renvoyés à la question des fondements de notre culture elle-même. Qu’il me soit permis de m’arrêter encore un moment sur ce point. L’importance de l’écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. Je voudrais cependant aborder avec force un point qui aujourd’hui comme hier est –me semble-t-il- largement négligé: il existe aussi une écologie de l’homme. L’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté. L’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature, et sa volonté est juste quand il respecte la nature, l’écoute et quand il s’accepte lui-même pour ce qu’il est, et qu’il accepte qu’il ne s’est pas créé de soi. C’est justement ainsi et seulement ainsi que se réalise la véritable liberté humaine. »(Benoit XVI au Bundestag)

Le pape François se situe clairement dans cette ligne de pensée : « Le manque de préoccupation pour mesurer les préjudices causés à la nature et l’impact environnemental des décisions est seulement le reflet le plus visible d’un désintérêt pour reconnaître le message que la nature porte inscrit dans ses structures mêmes. Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, la valeur d’un pauvre, d’un embryon humain, d’une personne vivant une situation de handicap – pour prendre seulement quelques exemples – on écoutera difficilement les cris de la nature elle-même ». n°117

L’anthropocentrisme moderne, paradoxalement, a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité, parce que l’être humain « n’a plus le sentiment ni que la nature soit une norme valable, ni qu’elle lui offre un refuge vivant. Il la voit sans suppositions préalables, objectivement, sous la forme d’un espace et d’une matière pour une œuvre où l’on jette tout, peu importe ce qui en résultera ». De cette manière, la valeur que possède le monde en lui-même s’affaiblit. Mais si l’être humain ne redécouvre pas sa véritable place, il ne se comprend pas bien lui-même et finit par contredire sa propre réalité : « Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l’homme, qui doit en faire usage dans le respect de l’intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l’homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté».

C’est donc à une sage observation de la réalité que nous exhorte le pape : « C’est pourquoi, le moment est venu de prêter de nouveau attention à la réalité avec les limites qu’elle impose, et qui offrent à leur tour la possibilité d’un développement humain et social plus sain et plus fécond ».n°116

ICI Texte intégral de l’encyclique Laudato Si

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