Notre Père, qui es aux Cieux

En parcourant l’Ecriture… La prière du Notre Père (2/8)

Notre Père qui es aux cieux

 

Nous l’avons dit, c’est Jésus lui-même qui nous a appris la prière du Notre-Père. Il nous révèle comment prier, sans « rabâcher à la manière des païens » (cf. Mt 6,7) mais en s’adressant à Dieu son Père.

Pour bien montrer l’importance de cette première invocation, « Notre Père, qui es aux cieux » certains commentateurs aiment à présenter les différentes demandes en remontant à partir de la fin. Benoît XVI, dans son live « Jésus de Nazareth »[1], garde la structure de la prière telle que nous la connaissons, tout en expliquant : « Le père Hans Peter Kolvenbach parle dans son livre d’exercices spirituels d’un starets orthodoxe qui ne pouvait s’empêcher de faire réciter le Notre Père en commençant par le dernier mot, afin qu’on devienne digne de clore la prière avec les paroles initiales : Notre Père. De cette manière, déclarait-il, on prend le chemin pascal : on commence dans le désert avec la tentation, on retourne en Egypte, on parcourt à nouveau le chemin de l’Exode, par les stations du Pardon et de la manne de Dieu, pour arriver grâce à la volonté de Dieu dans la Terre promise, le Royaume de Dieu, où il nous communique le mystère de son Nom : Notre Père ».

I – « Père »

Dès l’Ancien Testament, Dieu est invoqué comme Père : ainsi dans le psaume 102, on trouve : « comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! » (v.13). Cependant, si le nom de Père y a sa place, ce n’est pas le centre de la dévotion à Dieu, qui est davantage prié comme « Celui qui EST » (le Nom révélé), l’Être éternel et fidèle, Celui qui est l’Unique.

Avec Moïse, Dieu parle « comme à un ami » d’où une certaine intimité, mais cependant devant le Buisson ardent, il lui fut dit:  » N’approche pas. Ote tes sandales  » (Ex. 3,5) et Moïse ne peut pas voir la face de Dieu (cf. Ex. 33,20) : il existe un seuil infranchissable devant la sainteté de Dieu… Mais alors ce Dieu est-il accessible ?

Ce seuil de la Sainteté divine, Jésus seul pouvait le franchir, lui qui,  » ayant accompli la purification des péchés  » (He 1, 3), nous introduit devant la Face du Père :  » Nous voici, moi et mes enfants que tu m’as donnés  » (He 2, 13).

Le père Carmignac souligne que « Jésus fait commencer la prière de ses disciples par une invocation au ‘Père’. Le nom de Dieu n’y figure pas. Le mot de ‘Père’ suffit à présenter Dieu sous l’aspect essentiel [2]» et Reinhald Scheinder que « Le Notre Père commence en nous apportant une grande consolation : nous pouvons dire ‘Père’ ». Pour l’homme d’aujourd’hui cependant, la grande consolation contenue dans le mot « Père » n’est pas aussi évidente, car l’expérience du père est souvent absente ou obscurcie par les défaillances des pères. Il nous faut purifier notre cœur d’une image trop « terrestre » du Père. Ainsi, nous devons apprendre à partir de Jésus ce que « Père » signifie précisément, car « nul ne connait le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » (Mt 11,27).

Quand Jésus en parle, le Père apparait comme la source de tout bien : « Et bien, moi, je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père, qui est dans les Cieux, car Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants » (Mt 5,44). Plus loin, le Seigneur rappelle qu’aux enfants qui demandent du pain, les pères ne donnent pas une pierre, et Il continue en disant : « Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux Cieux donnera-t-Il de bonnes choses à ceux qui le demandent ! » (Mt 7,11). Et Saint Luc précise le « bien » que Dieu le Père donne en disant : « … combien plus le Père céleste donnera-t-Il l’Esprit-Saint à ceux qui le demandent ! » (Lc 11,13). Cela veut dire que le don de Dieu est Dieu Lui-même ! Ce passage manifeste de façon surprenante de quoi il s’agit dans la prière. Il ne s’agit pas de ceci ou de cela, il importe seulement que Dieu veuille vraiment se donner à nous : tel est le don des dons, la « seule chose nécessaire » ! (cf. Marthe et Marie, Lc 10,42).

La paternité de Dieu comporte deux dimensions :

– Dieu est notre Père en tant qu’Il est notre Créateur. Parce qu’Il nous a créés, nous Lui appartenons. Chaque homme est individuellement et comme tel voulu par Dieu. Il connait chacun personnellement. Déjà en vertu de la création il existe donc une paternité divine : dire que l’homme est à l’image de Dieu est une autre manière d’exprimer cette idée.

– Pourtant, nous l’avons vu la dernière fois, la prière du Notre-Père n’est pas celle de ‘tout homme’, elle est celle du disciple. Jésus seul est au sens propre « le Fils », de la même substance que le Père, mais Il veut nous faire entrer dans son « être homme », et par là dans son « être fils », dans la pleine appartenance à Dieu. Nous ne sommes pas de manière achevée des fils de Dieu mais nous devons le devenir et l’être de plus en plus à travers notre communion de plus en plus profonde avec Jésus. Être fils, c’est suivre le Christ !

C’est en étant disciple de Jésus que nous pourrons appeler Dieu notre Père. Incorporés en Jésus par le baptême, nous devenons fils adoptifs : « Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ. » dit Saint Paul aux Ephésiens (Ep 1,5). Et c’est grâce à l’Esprit Saint que nous pouvons crier « Abba, Père ! » (cf. Rm 8,15) : le Notre-Père est vraiment une prière trinitaire : nous prions le Père, en Jésus, par l’Esprit Saint !

II – « Notre »

 L’entrée dans la prière nécessite de commencer par un acte de Foi dans l’Alliance. Le peuple de Dieu peut s’adresser à Lui parce que Dieu l’a devancé et choisi pour conclure son alliance : « Je vous prendrai pour peuple, et moi, je serai votre Dieu » (Ex. 6,7). C’est sur cet engagement de Dieu, repris et accompli dans la Nouvelle Alliance scellée par la mort de Jésus, que s’appuient ceux qui l’invoquent comme leur ‘Père’, malgré leurs faiblesses et leur indignité. Ainsi l’adjectif ‘notre’ évoque l’initiative gratuite de Dieu qui, dans l’histoire du Salut, arrache l’humanité au péché et au mal pour en faire son peuple particulier. Le ‘notre’ n’est pas « possession de Dieu » (à la manière des païens qui voudraient mettre leurs dieux à leur service en « rabâchant » auprès d’eux), mais exprime une relation toute nouvelle (cf. CEC n°2786), une alliance qui nous engage comme « peuple de Dieu » et qui engage les deux parties (s’Il est notre Dieu, nous devons être SON peuple) !

La prière du Notre Père nous sort donc de notre individualisme : notre Dieu est ferment d’unanimité, Il nous pousse à élargir notre prière, Il exige que nous entrions dans la communauté des autres fils de Dieu car « vous êtes tous frères. [et] vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » (Mt 23, 8-9). Avec le « notre », nous proclamons notre adhésion à l’Eglise vivante, dans laquelle le Seigneur veut réunir sa famille. « Si nous prions en vérité  » Notre Père « , nous sortons de l’individualisme, car l’Amour que nous accueillons nous en libère. Le  » notre  » du début de la Prière du Seigneur, comme le  » nous  » des quatre dernières demandes, n’est exclusif de personne. Pour qu’il soit dit en vérité (cf. Mt 5, 23-24 ; 6, 14-16), nos divisions et nos oppositions doivent être surmontées. » dit le CEC (n°2792).

Ce ‘notre’ exprime aussi la certitude de notre espérance en l’ultime promesse de Dieu : dans la Jérusalem nouvelle il dira au vainqueur : «  Je serai son Dieu et lui sera mon fils » (Ap 21, 7). (CEC n°2788).

Remarquons au passage que, si nous pouvons en réalité dire « notre Père » en étant fils par adoption, seul Jésus peut dire « Mon Père » en étant Fils par nature : Il fait d’ailleurs bien la distinction : « je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20,17). Lui seul est le fils unique, et son titre de Fils est son « titre de noblesse » !

III – « Qui es aux Cieux »

Il parait que l’on a dit à Gagarine, quand il s’apprêtait à partir dans l’espace : « Si tu vois Dieu, pense à nous le faire savoir ! », et qu’une fois revenu il aurait dit : « je suis allé dans le ciel, je n’ai pas vu Dieu. ».

Mais par ces mots, nous ne plaçons pas Dieu le Père sur un quelconque astre lointain, mais nous énonçons que, tout en ayant des pères terrestres, nous provenons cependant tous d’un seul Père, qui est la mesure et l’origine de toute paternité : « C’est pourquoi je tombe à genoux devant le Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tient son nom. » dit Saint Paul (Ep. 3, 14-15). Cette formule n’affirme pas directement que Dieu réside dans les Cieux, mais elle oppose plutôt le « Père des Cieux » au « père de la terre », le Père Céleste au père terrestre. En effet, cette opposition entre pères terrestres et Père Céleste se retrouve plusieurs fois dans l’Evangile (ex. : Mt 7,11 – Mt 23, 9 – Jn 1,13…). Pour les juifs contemporains de Jésus, « notre père » désignait traditionnellement Abraham (ex. : Mt 3,9 – Lc 3,8 – Jn 8,39 : « Ils lui répliquèrent : ‘Notre père, c’est Abraham.’ » …). C’est pourquoi Jésus a choisi une formule qui s’adresse au Père Céleste, en le distinguant du père terrestre. Il voulait d’abord souligner qu’Il est plus que notre père charnel, qu’Il est plus qu’Abraham, qu’Il est notre seul vrai Père. La paternité de Dieu est plus réelle encore que la paternité humaine, parce qu’en dernière instance, nous tirons de Lui notre être ; parce qu’éternellement Il nous a pensés et voulus ; parce qu’Il nous a fait don de la vraie maison paternelle, celle qui est éternelle.

Nous prions Dieu qui est aux Cieux en sachant que « notre Cité se trouve dans les Cieux », pour que nos désirs nous portent vers le Ciel, « ainsi, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps » (2Co 5,6).

Des Pères de l’Eglise et bien des commentateurs pensent que la formule « Notre-Père qui es aux Cieux » met en relief la grandeur de la majesté de ce Dieu qui trône dans le Ciel, qui de là gouverne l’univers, et qui pourtant accueille la prière humble de ses créatures…

Enfin, avec St Augustin, nous pouvons aussi dire que « le Ciel, c’est aussi nos âmes », et avec St Louis-Marie Grignon de Montfort que le Cœur Immaculé de Marie est le « Ciel », le « jardin » que Dieu a fait tout particulièrement pour Lui, pour y prendre ses délices !

Pour conclure, comme nous le commande le CEC, désirons désormais prier le Notre-Père avec ces dispositions si nécessaires : avec « parrhésia », c’est-à-dire simplicité sans détour, confiance filiale, joyeuse assurance, humble audace, certitude d’être aimé (n°2778)

Pour relire l’article précédent :

[1] Benoît XVI – Jésus de Nazareth, tome 1 – la prière du Seigneur – p.157 et suiv. édition Flammarion

[2] Jean Carmignac – à l écoute du Notre Père.

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