Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour…

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En parcourant l’Ecriture… La prière du Notre Père (5/8)

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour…

En guise d’introduction à cette demande du Notre-Père, voici ce qu’écrit Benoît XVI dans son livre Jésus de Nazareth : « La quatrième demande du Notre Père nous apparaît comme la plus humaine de toutes. Le Seigneur, qui dirige notre regard vers l’essentiel, vers l’unique nécessaire, tient aussi compte de nos besoins terrestres et les reconnaît. Lui qui dit à ses disciples : «  Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture » (Mt 6, 25) nous invite cependant à prier pour notre nourriture [mais Il nous invite] à transférer notre souci sur Dieu. Le pain est le fruit de la terre et du travail des hommes, mais la terre ne porte pas de fruits si elle ne reçoit pas le soleil et la pluie d’en haut. Cette synergie des forces cosmiques, qui échappe à notre contrôle, s’oppose à la tentation de notre orgueil de nous donner à nous-mêmes la vie, et cela par nos seules capacités.» Et plus loin il ajoute : « Tout au début [du discours sur le Pain de Vie (Jn 6)], nous avons la faim des hommes qui ont écouté Jésus et qu’Il ne laisse pas partir sans les avoir rassasiés, donc sans le pain nécessaire dont nous avons besoin pour vivre. Mais Jésus n’admet pas que l’on puisse s’arrêter là ni réduire les besoins de l’homme au pain, aux besoins biologiques et matériels : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt4,4) [1]».

Ces deux extraits nous donnent la ligne directrice de cette 4e demande : d’une part, Dieu a souci des besoins matériels de ses enfants, mais Il nous invite aussi à regarder plus haut, vers la Vie éternelle ! Dans cette demande apparait toute la beauté de la religion chrétienne qui ne dédaigne pas le corporel – Notre Dieu s’est fait homme ! – mais qui l’élève pour l’entraîner vers le Ciel, l’ouvrir au spirituel !

Voyons maintenant plus en détail chacune des expressions de cette demande.

I – Donne-nous…
  • Donner, un don gratuit.

Avec le verbe « donner », on souligne ici la gratuité du geste. Ce terme appartient au vocabulaire de l’amour où l’on ne marchande pas, où l’on ne s’empare de personne. Dans sa première encyclique, « Deus caritas est », Benoît XVI insistait pour dire que le véritable amour est l’amour gratuit. Celui qui aime gratuitement donne gratuitement, il n’attend pas d’être payé, pas de retour… Quand on aime son conjoint on donne gratuitement. Les parents donnent parfois héroïquement pour leurs enfants. Soulignons que le don gratuit nous fait grandir en humanité : il nous rend plus humble car plus détaché de nous-mêmes et de nos biens, plus soucieux du bien d’autrui aussi. Comme on offre quelque chose, c’est aussi un peu de nous-mêmes que nous offrons !

 

  • Donner, un vocable divin

Dans le Notre-Père c’est nous qui demandons à Dieu de nous donner. Nous sommes comme des enfants qui s’adressent à leur papa : ainsi Jésus nous l’a-t-Il appris ! Ma relation à Dieu, au Créateur, est donc filiale : Il est mon Père, Celui qui m’a donné la vie, Celui qui me donne tout : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7) nous dit St Paul !

Par cette demande, nous soulignons notre dépendance à Dieu, dont le propre est de donner : « Donum Dei, c’est l’un de tes noms, mon Seigneur, c’est un de tes titres, c’est aussi ton histoire ! Se donner, c’est le besoin de l’amour »[2] disait Mère Marie-Augusta ! Les échanges d’Amour au sein de la Trinité-Unité sont un don réciproque total et ce Don nous est partagé, c’est l’Esprit Saint Lui-même…

  • Nous : tous les hommes

En demandant que Dieu NOUS donne NOTRE pain, notre regard s’élargit :

  1. vers l’humanité toute entière d’abord : nous prions pour que chaque homme puisse manger à sa faim, en particulier les plus pauvres ; et cette demande invite donc le chrétien qui a en abondance à partager avec celui qui n’a pas. le Seigneur nous redit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6,37).
  2. mais aussi vers la communauté des chrétiens, membres du Corps du Christ, pour que le Pain de vie lui soit accordé car, comme le dit St Cyprien : « Le Christ est le Pain de la vie, et ce pain n’est pas à tout le monde, il est à nous. De même que nous disons « Notre Père », parce qu’Il est le Père de ceux qui le connaissent et qui croient, de même nous parlons de « notre pain », parce que le Christ est le Pain de ceux qui, comme c’est notre cas, appartiennent à son Corps.»[3]. Ainsi, lorsque nous demandons notre pain pour chaque jour, nous prions pour qu’aucun chrétien n’en soit privé par le péché grave, et que nous demeurions toujours unis dans le Corps du Christ.
II – aujourd’hui…
  • Confiance en la Providence

Demander son pain « pour ce jour » signifie qu’on ne le possède pas : cette prière présuppose la pauvreté des enfants de Dieu. Ici, le témoignage particulier des religieux, faisant vœu de pauvreté, est important : pour suivre le Christ dans la radicalité de l’évangile, il faut renoncer à toute sécurité et demander uniquement le nécessaire pour vivre aujourd’hui ! Dans cette demande du Notre-Père, c’est la Providence divine qui se dessine, Providence dont nous voyons les effets chaque jour avec émerveillement dans notre communauté ! Et ce passage n’est pas sans nous rappeler également la sollicitude de Dieu pour son Peuple qu’Il a nourri pendant 40 ans au désert par la manne, donnant chaque jour la ration nécessaire.

  • Dans l’aujourd’hui de Dieu…

Demander notre pain « aujourd’hui », c’est aussi se placer dans « l’aujourd’hui de Dieu », c’est-à-dire dans le temps de sa grâce, dans l’Histoire du Salut ! Dans la vie spirituelle, on ne fait pas de provision pour le lendemain, on ne peut pas compter sur une réserve bancaire ! Il n’y a personne qui puisse se reposer sur ses biens : foi, catéchisme, prières, bonne éducation chrétienne, comme si tout cela était acquis une fois pour toutes, pour fabriquer un «  bon catholique »…Non, les choses ne se passent pas ainsi !

Il faut venir chaque jour comme un pauvre et un mendiant, et dire au Seigneur : « J’ai besoin de ma ration de manne, de pain vivant pour aujourd’hui ». Il me faut chaque jour prier, venir mendier ce pain et la nourriture pour aujourd’hui. Tout est suspendu à cette prière quotidienne qui est gage d’amour dans mon cœur.

III – Notre pain
  • Notre : un pour plusieurs

Comme nous l’avons déjà précisé plus haut, « il s’agit de  » notre  » pain,  » un  » pour  » plusieurs « . La pauvreté des Béatitudes est la vertu du partage : elle appelle à communiquer et à partager les biens matériels et spirituels, non par contrainte mais par amour, pour que l’abondance des uns remédie aux besoins des autres (cf. 2 Co 8, 1-15). » [4]

 

  • Le pain, nourriture matérielle et spirituelle

Pour la plupart des Pères de l’Eglise, le pain dont il est question ici est à la fois le pain terrestre, et le pain spirituel = l’Eucharistie. C’est le propre de la pédagogie divine que de nous mener du matériel au spirituel, du signe sensible au mystère (sacrement) ; c’est ainsi que fit Jésus avec la Samaritaine par exemple : La Samaritaine : « donne-moi de cette eau (=matérielle) que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »  Jésus : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. (=spirituelle) » (Jn 4,13-15).

Le mot hébreu que nous avons traduit par « pain » peut s’appliquer en fait à toute espèce de nourriture, tout ce qui nourrit l’homme. (Ex. : Gn 31, 54 : « Puis Jacob offrit un sacrifice sur la montagne et invita ses frères à manger le pain. Ils mangèrent le pain et passèrent la nuit sur la montagne. »). Et par extension le « pain » dans le langage biblique est aussi signe du travail des hommes[5], de l’activité salvatrice du Christ[6], du Royaume de Dieu[7], et de Jésus[8] Lui-même qui se fait nourriture. Ce sont toutes ces dimensions qui sont contenues dans la prière du Notre-Père !

 

  • Le pain terrestre

Dans le sens terrestre, demander à Dieu notre pain nous libère de toute inquiétude malsaine pour le lendemain : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine ». (Mt 6,34). Mais cela ne doit pas nous conduire à la passivité pour autant : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ! » nous dit St Paul (2Th 3,10).  » Prie et travaille « [9]  » Priez comme si tout dépendait de Dieu et travaillez comme si tout dépendait de vous  » (Attribué à Ignace de Loyola). « Ayant fait notre travail, la nourriture reste un don de notre Père ; il est juste de la Lui demander et de Lui en rendre grâces pour cela même. C’est le sens de la bénédiction de la table dans une famille chrétienne.»[10]

 

  • Le pain spirituel

Le P. Carmignac dit : « On ne saurait hésiter sur le sens que Jésus donnait au mot « pain » : pour Lui, il ne s’agit pas d’abord de l’aliment matériel qui fait vivre notre corps, mais de la nourriture spirituelle qui donne à notre âme la véritable vie, la participation à la vie de Dieu. Cette nourriture spirituelle est constituée tantôt par la Parole de Dieu[11], et tantôt par l’Eucharistie[12]. Le discours de Jésus sur le Pain de Vie nous oriente vers la solution définitive : Jésus enseigne clairement qu’Il va donner au monde un pain spirituel plus merveilleux que la manne ; et donc la phrase du Notre-Père est une allusion au récit de l’Exode où Dieu rassasie son Peuple d’une nourriture miraculeuse. »[13] Et Benoît XVI dans son livre sur Jésus explique ce passage du cadre matériel au spirituel par des dépassements successifs : nourriture du corps par des dons matériels (Dieu Créateur) > nourriture de l’esprit par un Dieu qui nous parle avec des mots humains (Dieu Incarné) > Nourriture de l’âme par un Dieu qui SE donne en nourriture (Dieu Hostie).[14]

IV – de ce jour !

Le mot que nous traduisons en latin et en français par « quotidien » « de ce jour » vient du grec « épiousios », littéralement « au dessus de la substance » « sur-substantiel ». Ce mot, épiousios, n’a pas d’autre emploi dans le Nouveau Testament, Origène (+ 254) pense que les évangélistes l’ont créé tout exprès. Plusieurs interprétations sont possibles.

  • Nécessaire à l’existence

On pourrait traduire par « plus qu’essentiel » donc ce qui est nécessaire à notre subsistance, et on retrouve ici la notion de dépendance et de confiance vis-à-vis de Dieu.

 

  • Pour demain – jusqu’à demain

C’est l’interprétation privilégiée par le P. Carmignac, en tenant compte de l’indication de St Jérôme (v. 347-420) qui affirme à deux reprises que dans un texte hébreu qui circulait encore de son temps, on lisait le mot « mahar » qui signifie « demain ». Mais puisque Jésus demande explicitement de ne pas se soucier de demain, il pense qu’il faut traduire « notre pain pour aller jusqu’à demain », ce qui respecte les valeurs des mots en hébreu et en grec.

Pour Benoît XVI, la demande du pain « pour demain » peut aussi se comprendre comme une demande eschatologique : que Jésus veuille bien nous donner dès aujourd’hui le pain futur, le pain du nouveau monde, qui est le pain du Ciel.

  • Super-substantiel

En parlant d’un pain sur-substantiel, « super-substantiel », donc au dessus de notre substance, de substance supérieure, on peut aussi y voir l’Eucharistie, le véritable Pain de Vie que le Seigneur nous donne dans le Saint Sacrement pour que notre substance soit « pleine », élevée au dessus de notre substance naturelle ![15]

Pour conclure, en récitant le Notre Père, nous pensons d’abord : « Seigneur, donne du pain à ceux qui ont faim. »…

Et nous, avons-nous faim ? Faim de Dieu ?

Dans notre civilisation, où tant de gens connaissent la fatigue et de graves blessures, il faudrait prier en même temps ainsi : « Seigneur, donne faim aussi à ceux qui ont du pain. » Car, en France, nous avons du pain, mais hélas beaucoup de gens n’ont plus faim, plus faim de Dieu ; ils ne cherchent plus Dieu, ne sont plus des mendiants devant Dieu. « Oui, Seigneur, donne du pain à ceux qui ont faim, mais, s’il te plaît, donne faim à ceux qui ont du pain, trop de pain peut-être, et qui n’ont plus faim de rien. »

 

Pour relire les articles précédents :

 

 

[1] Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, « La prière du Seigneur » p. 175

[2] sur le martyre du cœur

[3] St Cyprien – Commentaire sur la prière du Seigneur – Lectures 11e semaine TO

[4] CEC n°2833

[5] Gn 3,19 : C’est à la sueur de ton visage que tu gagneras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu proviens ; car tu es poussière, et à la poussière tu retourneras. »

[6] Mt 15, 26-27 : Jésus répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Elle (la cananéenne)  reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »

[7] Lc 14, 15 : En entendant parler Jésus, un des convives lui dit : « Heureux celui qui participera au repas (mangera le pain) dans le royaume de Dieu ! »

[8] Jn 6, 35 : Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

[9] cf. S. Benoît, reg. 20 ; 48

[10] CEC n°2834

[11] Mt 4,4 : Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

[12] Jn 6,51 : Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

[13] Père Jean Carmignac – A l’écoute du Notre Père. p. 45

[14] Cf. Benoît XVI – Jésus de Nazareth –  Tome 1 p.179

[15] Cf. Benoît XVI – Jésus de Nazareth –  Tome 1 p.178

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