Et ne nous laisse pas entrer en tentation…

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En parcourant l’Ecriture… La prière du Notre Père (7/8)

Et ne nous laisse pas entrer en tentation…

Nous arrivons avec les dernières demandes du Notre-Père à la partie qui a fait le plus couler d’encre, et qui a suscité de nombreuses traductions assez différentes les unes des autres… Pourquoi ? Parce que nous sommes face à un dilemme : respecter une traduction mot-à-mot qui suppose de comprendre le sens du texte original, ou bien se focaliser plutôt sur le sens quitte à s’éloigner du texte original… En s’appuyant sur une analyse grammaticale précise, et l’enseignement de l’Évangile (la Bible doit être lue comme un tout cohérent ; il est difficile et dangereux d’interpréter un texte sans tenir compte de l’ensemble !), nous allons aujourd’hui nous pencher plus particulièrement sur le sens de la demande « ne nous laisse pas entrer en tentation » pour essayer d’en mieux saisir la portée.

I – La difficulté de la traduction

Le P. Carmignac nous dit : « Si l’on confiait la traduction de cette demande, telle qu’elle est exprimée en grec, à une machine électronique, on obtiendrait sans doute : « Et ne nous introduis pas dans une tentation… »[1]. C’est le sens conservé par notre traduction latine « Et ne nos inducas in tentationem » qui privilégie la « décalque » du grec, le « mot-à-mot », afin de modifier le moins possible les paroles de Notre Seigneur (comme nous l’avons vu, pour un St Jérôme, même la place des mots avait une importance !). C’est aussi la position adoptée pour notre traduction française « Et ne nous soumets pas à la tentation », comme pour la traduction italienne « Non c’indurre in tentazione », anglaise «Lead us not into temptation » ou allemande : « Führe uns nicht in Versuchung »… Si le sens peut porter à confusion s’il n’est pas bien expliqué et compris, cette façon de procéder a au moins l’avantage d’être le plus fidèle possible aux mots prononcés par Jésus, et c’est grâce à la rigueur de ces traductions que l’on peut retrouver facilement les textes originaux, grec et hébreu (par traduction inverse), et expliquer la formule grâce à eux.

Par contre, l’ancienne traduction française « ne nous laissez pas succomber à la tentation », la traduction espagnole « no nos dejes caer en la tentación » ou portugaise « e néo nos deixeis cair em tentaçao» comme celle que propose le père Carmignac (solution dite de J. Heller = « garde-nous de céder à la tentation ») privilégient davantage le sens de la formule. Mais elles supposent que le traducteur sache interpréter clairement la pensée de l’auteur, sans quoi on déforme son propos, et il n’est plus possible ensuite (de déformation en déformation…) de revenir à l’original… ! Et lorsqu’il s’agit de la Parole de Dieu, on comprend les hésitations des traducteurs pour ne pas trahir la pensée des évangiles…

La difficulté vient qu’en hébreu l’expression utilise le mode causatif du verbe entrer, c’est-à-dire en français « faire entrer », devant lequel se trouve une négation… Or, ce mode « causatif » n’existe pas dans les autres langues… et doit donc être remplacé par un autre verbe, ou une expression composée (comme ici « faire entrer » en français…)… Dès lors, où placer la négation ? Doit-on comprendre « Ne pas faire entrer » ou « faire que n’entre pas… » ? Il semble, pour le P. Carmignac, que la négation en hébreu porte davantage sur l’effet (faire que n’entre pas) que sur la cause (ne pas faire entrer). Il faut donc traduire textuellement « fais que nous n’entrions pas dans la tentation » d’où la solution un peu retravaillée de J. Heller « fais que nous ne consentions pas à la tentation » ou plus simplement « garde-nous de céder à la tentation ».

II- Dieu ne tente personne

Lorsqu’on traduit « ne nous soumets pas à la tentation », immédiatement surgit la protestation : comment Dieu, dans son infinie bonté, pourrait-Il nous soumettre à la tentation, cause de notre éloignement de Lui ? Les Pères de l’Eglise (et bien d’autres avec eux) ont immédiatement répondu à ce qui semble un blasphème contre la Sainteté de Dieu. Origène (…~250) par exemple dira : « Il est absurde […] de supposer que Dieu puisse conduire quelqu’un vers une tentation, comme s’il le livrait à la défaite… En effet, s’il est mal de tomber dans une tentation, puisque nous prions pour ne pas subir ce mal, n’est-il pas déplacé de supposer que le Dieu Bon, qui ne peut pas porter de mauvais fruits, jette quelqu’un dans le mal ? » [2]. C’est aussi ce que dit Saint Jacques dans son épître : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. » (Jc 1, 13).

III- L’épreuve qui purifie

Le CEC nous dit que « L’Esprit Saint nous fait discerner entre l’épreuve, nécessaire à la croissance de l’homme intérieur (cf. Lc 8, 13-15 ; Ac 14, 22 ; 2 Tm 3, 12) en vue d’une  » vertu éprouvée  » (Rm 5, 3-5), et la tentation, qui conduit au péché et à la mort (cf. Jc 1, 14-15). Nous devons aussi discerner entre  » être tenté  » et  » consentir «  à la tentation. Enfin, le discernement démasque le mensonge de la tentation : apparemment, son objet est  » bon, séduisant à voir, désirable  » (Gn 3, 6), alors que, en réalité, son fruit est la mort. »[3]

En ce qui concerne la différence entre tentation et épreuve, le livre de Job illustre très bien cela. Voici le commentaire qu’en fait Benoît XVI :

« Satan se sert de Job, le juste, afin de prouver sa thèse : si on lui prend tout, il va rapidement laisser tomber aussi sa piété. Ainsi, Dieu laisse Satan libre de procéder à cette expérimentation, mais, certes, dans des limites bien définies. Dieu ne laisse pas tomber l’homme, mais il permet qu’il soit mis à l’épreuve. Très discrètement, nous pouvons voir que les souffrances de Job servent à la justification de l’homme. A travers sa foi éprouvée par les souffrances, il rétablit l’honneur de l’homme. Ainsi, les souffrances de Job sont par avance des souffrances en communion avec le Christ, qui rétablit notre honneur à tous devant Dieu  permettant, dans l’obscurité la plus profonde, de ne pas perdre la foi en Dieu.

Le livre de Job peut aussi nous aider à distinguer entre mise à l’épreuve et tentation. Pour mûrir, pour passer vraiment de plus en plus d’une piété superficielle à une profonde union avec la volonté de Dieu, l’homme a besoin d’être mis à l’épreuve. Tout comme le jus de raisin doit fermenter pour devenir du bon vin, l’homme a besoin de purifications, de transformations, dangereuses pour lui, où il peut chuter, mais qui sont pourtant les chemins indispensables pour se rejoindre lui-même et pour rejoindre Dieu. L’amour est toujours un processus de purifications, de renoncements, de transformations douloureuses de nous-mêmes, et ainsi le chemin de la maturation.

Par [cette demande], nous disons à Dieu : « Je sais que j’ai besoin d’épreuves, afin que ma nature se purifie. Si tu décides de me soumettre  à ces épreuves, si – comme pour Job – tu laisses un peu d’espace au mal, alors je t’en prie, n’oublie pas que ma force est limitée. Ne me crois pas capable de trop de choses. Ne trace pas trop larges les limites dans lesquelles je peux être tenté, et sois proche de moi avec ta main protectrice, lorsque l’épreuve devient trop dure pour moi ». [4] C’est aussi ce que souligne le verbe « soumettre » dans notre traduction française : nous prions pour ne pas être « écrasés » par la tentation, littéralement « mis sous » la tentation.

IV- Être tenté n’est pas consentir à la tentation

Être tenté, ne veut pas dire que nous consentions à la tentation ! C’est avoir le sentiment d’être tentable, et découvrir ainsi notre misère… Pour Origène, « Dieu ne veut pas imposer le bien, il veut des être libres … A quelque chose tentation est bonne. Tous, sauf Dieu, ignorent ce que notre âme a reçu de Dieu, même nous. Mais la tentation le manifeste, pour nous apprendre à nous connaître, et par là, nous découvrir notre misère, et nous obliger à rendre grâce pour les biens que la tentation nous a manifestés. »[5]

L’expression « entrer dans »  rappelle cet avertissement de Jésus : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation ». La tentation peut être présente, mais nous sommes ensuite libre « d’entrer dedans » ou de nous en tenir à l’écart. Mère Marie-Augusta disait : « En ne péchant pas dans la tentation, nous donnons une grande preuve d’amour et d’abandon. »[6] Ne pas entrer dans la tentation implique une décision du cœur :  » Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur … Nul ne peut servir deux maîtres  » (Mt 6, 21. 24). Pour cela, le Père nous donne la force :  » Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter  » (1 Co 10, 13). Et d’où vient cette force ? De Jésus.

V -Nécessité du combat dans la persévérance

Résister à la tentation implique un combat : avec Jésus nous pouvons être vainqueurs car Il nous a obtenu la force pour résister aux tentations en vainquant Lui-même Satan et ses tentations au désert, puis lors de sa Passion. « Ayant souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion, il peut porter secours à ceux qui subissent l’épreuve » (He 2, 18). « En effet, le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché » (He 4, 15).

A la suite de Jésus, certaines âmes sont appelées à vaincre la tentation pour d’autres, telle une Ste Thérèse de Lisieux qui a vécu l’athéisme en mettant toute sa confiance en Dieu… Benoît XVI dit : « Ils sont appelés à surmonter, pour ainsi dire, dans leur corps, dans leur âme, les tentations d’une époque, à les porter pour nous, les âmes ordinaires, jusqu’au bout et de nous aider à aller vers Celui qui a pris sur Lui notre fardeau à tous. »[7]

Le combat contre la tentation est à mener dans la vigilance, et la persévérance, et comme l’indique le CEC, « cette demande prend tout son sens dramatique par rapport à la tentation finale de notre combat sur terre ; elle demande la persévérance finale »[8] : Seul celui qui aura persévéré jusqu’à la fin obtiendra la récompense finale… !

VI -La nouvelle traduction de cette demande

Dans un article[9] paru sur le site de la conférence des évêques de France, Jacques Rideau explique :

« La décision de modifier la prière du Seigneur n’allait pas de soi : d’abord parce qu’elle est la prière la plus mémorisée par les fidèles, ensuite parce que la traduction en usage a fait l’objet d’un consensus œcuménique. Il fallait donc de sérieuses raisons pour ce changement. »

Après avoir rappelé la difficulté de traduction, il reprend : « Cependant le problème n’est pas qu’une question de mots. La difficulté est celle d’exprimer et de comprendre (pour autant qu’on le puisse !), le mystère de Dieu dans sa relation aux hommes et au monde marqué par la présence et la force du mal. Le récit de la tentation de Jésus est éclairant. Il nous est rapporté par les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc, et toujours selon la même séquence, aussitôt après le baptême de Jésus dans le Jourdain. Jésus vient d’être manifesté comme le Messie et le Fils que Dieu donne à son peuple, celui sur qui repose l’Esprit Saint. Et c’est poussé, conduit pas l’Esprit, qu’il part au désert pour y être tenté par Satan. Le baptême inaugure son ministère, et l’Esprit qui demeure sur lui le conduit d’emblée au lieu du combat contre le mal. Ce combat, il le mène en délivrant les hommes de la maladie, des esprits mauvais et du péché qui les défigurent et les éloignent de Dieu et de son royaume. Cependant, au début de ce ministère, Jésus va livrer combat avec le tentateur lui-même. Combat redoutable, car c’est au cœur même de sa mission de Messie et de Sauveur des hommes, de sa mission de fils envoyé par le Père, que Satan va le tenter. »

Voici comment il explique le choix de traduction qui a été fait : « La nouvelle traduction, ‘ Ne nous laisse pas entrer en tentation’, écarte l’idée que Dieu lui-même pourrait nous soumettre à la tentation. Le verbe ‘entrer’ reprend l’idée ou l’image du terme grec d’un mouvement, comme on va au combat, et c’est bien du combat spirituel dont il s’agit. Mais cette épreuve de la tentation est redoutable pour le fidèle. Si le Seigneur, lorsque l’heure fut venue de l’affrontement décisif avec le prince de ce monde, a lui-même prié au jardin de Gethsémani : ‘Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi’, à plus forte raison le disciple qui n’est pas plus grand que le maître demande pour lui-même et pour ses frères en humanité : ‘Ne nous laisse pas entrer en tentation’.

Pour relire les articles précédents :

[1] A l’écoute du Notre-Père – J. Carmignac –

[2] De la prière – Origène – chap. 29, n°11

[3] CEC n° 2847

[4] Jésus de Nazareth, Tome 1 – Benoît XVI – La prière du Seigneur – p.186-187

[5] De la prière – Origène – chap. 29

[6] Écrits de Mère Marie-Augusta

[7] Jésus de Nazareth, Tome 1 – Benoît XVI – La prière du Seigneur – p.188

[8] CEC n° 2849

[9] http://eglise.catholique.fr : http://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/prier/445080-nouvelle-traduction-de-bible-presente-modification-notable-de-6e-demande-pere/)

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