Après la mort de Jésus, le silence du tombeau…

Homélie du Vendredi Saint – 30 mars 2018 (Fr. Clément-Marie)

« Père, l’heure est venue » (Jn 17, 1). Quelle est cette heure ? En regardant maintenant Jésus sur la Croix, nous pouvons nous demander : cette heure est-elle l’heure de la défaite ou celle de la victoire ? Au milieu des ténèbres qui recouvrent la terre en cette heure de la mort du Fils de Dieu, il n’est pas facile de discerner. En apparence c’est bien la défaite. Défaite parce que Jésus est mort. Celui dont les paroles et les actions rendaient l’espérance et la vie, est mort. Il est mort, condamné injustement, sans avoir pu se défendre, victime d’une haine et d’une violence effrayantes. C’est la défaite de la vie et de la justice. Les disciples, qui auraient dû défendre Jésus, qui devraient être là en cette heure, ont été vaincus par la peur… Ils ont déserté, trahi, renié. Même Pierre, le rocher, auquel Jésus avait dit il y a quelques heures – c’était hier soir : « Simon, j’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas. » Eh bien Pierre, lui aussi, a défailli dans la foi. Comment est-ce possible ? « Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment », avait averti Jésus. Oui, cette heure semble vraiment être celle de la défaite. Défaite, aussi, de la vérité, devant tant de mensonges. Défaite de l’amour, après ce déferlement de haine contre un innocent. Défaite du courage devant tant de lâcheté. « C’est maintenant votre heure, et le pouvoir des ténèbres », avait dit Jésus en entrant dans sa Passion (Lc 22, 53). En cette heure de défaite, nous nous demandons, comme les apôtres sans doute : « Mais où est Dieu ? » En regardant Jésus mort sur la Croix, nous reprenons aujourd’hui, dans le sens le plus profond qui puisse être, les paroles du psaume : « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? » (Ps 43, 24). Et nous disons avec Isaïe : « Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur » (Is 45, 15). Maintenant les ténèbres ont recouvert le Calvaire. Ces ténèbres du Calvaire, à certains égards, durent encore. Aujourd’hui la situation de notre monde, l’état de notre Église, les dispositions des apôtres, ressemblent tant à cette heure des ténèbres. Et ressemblent tant à l’apparente défaite de la Croix.

Et pourtant, au milieu des ténèbres, nous sont donnés des signes. À la mort de Jésus, la terre tremble et les rochers se fendent (cf. Mt 27, 51). Des cœurs se fendent aussi, comme celui du centurion qui crie sa foi : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! » (Mc 14, 39). Beaucoup sont absents, c’est vrai. Mais un petit reste est présent, quelques proches, et parmi eux la Vierge Marie. Et le ciel se manifeste, pour ceux qui ont le cœur ouvert, et pour ceux qui ont le courage d’être là, près de la Croix, le reste d’Israël. Alors leur revient une phrase de Jésus. Une phrase prononcée il y a quelques jours, le dimanche des Rameaux. Jésus leur avait dit : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). Jésus, en leur disant cela, les avait avertis que le temps était proche où tout aurait l’allure de la défaite. Pourtant cette défaite apparente, comme celle du grain de blé qui meurt, serait transformée en une victoire – en la victoire définitive. Ainsi, à la lumière de la Résurrection, la Croix sera bien, de manière certaine et définitive, la victoire de l’amour qui n’a pas répondu à la haine. La victoire de la vérité, qui finit par triompher du mensonge. La victoire du courage sur la compromission avec l’esprit du monde. Mais comme le chemin de la fécondité du grain de blé passe par sa mort, le chemin de la victoire passe par la croix, qui a toutes les apparences de la défaite. Aujourd’hui encore, l’Église passe par le Calvaire, et traverse des tempêtes. Benoît XVI, en juillet dernier, avait écrit pour les obsèques du cardinal Meisner : « le Seigneur n’abandonne pas son Église, même lorsque parfois le navire a tant pris l’eau qu’il est sur le point de chavirer. » C’est donc avec confiance que nous nous tenons près de la Croix de Jésus en cette heure de sa mort. Jésus nous a tant parlé de cette heure. Mais nous devons reconnaître qu’aujourd’hui encore, en la vivant, nous avons bien du mal à la comprendre… Pourquoi ? Pourquoi faut-il passer par là ? Pourquoi faut-il que l’Église vive elle aussi cette heure de la Croix ? Pour le comprendre, il nous faut faire silence. C’est ce que nous allons vivre maintenant, jusqu’à demain soir. C’est le sens du silence de ce vendredi soir et du samedi saint, pour faire descendre ce mystère dans nos cœurs. Silence de deuil, bien sûr. Silence de compassion pour la Vierge Marie. Mais aussi silence de contemplation. Silence qui nous permet de contempler le grain qui meurt, et qui ainsi portera du fruit. Silence de la pâque, du passage. Le passage de la défaite à la victoire. Silence qui nous permet de vivre dans la foi les ténèbres d’aujourd’hui, pour y discerner l’éclosion de la victoire… En ce vendredi saint, cette victoire de Jésus est comme le grain de blé qui meurt. Elle est cachée. C’est le temps de la fécondité, le temps du silence. Le temps de la moisson viendra. Le 14 septembre, pour la fête de la Croix glorieuse, nous chantons cette antienne qui montre bien la puissance de Dieu qui transforme la défaite en victoire : « Merveille de l’amour : la mort est morte à l’heure où la vie mourait sur la croix… » Nous comprendrons alors que même la participation de l’Église à ce vendredi saint est pour un bien plus grand, encore caché, mais aussi certain que la résurrection.

Pour vivre pleinement ce silence, nous allons maintenant nous approcher de la Vierge Marie. Elle continue dans son cœur le psaume que Jésus priait sur la Croix : « Père, en tes mains je remets mon esprit. » Elle le continue jusqu’à son dernier verset, qui a retenti dans cette liturgie du vendredi saint, et qui, au milieu de la souffrance, annonce la victoire prochaine : « Soyez forts, prenez courage, vous tous qui espérez le Seigneur ! »

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