Passons sur l’autre rive…

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En parcourant l’Ecriture… Les miracles de Jésus : des « signes » pour notre foi… (4/8)

La tempête apaisée

 

Avec l’épisode de la tempête apaisée[1] [ épisode à ne pas confondre avec celui de Jésus marchant sur la mer] nous nous trouvons quelques instants avant un autre miracle précédemment étudié, celui de la guérison du démoniaque gérasénien… Il s’agit donc aujourd’hui de traverser le lac avec Jésus pour « passer sur l’autre rive ! » (Mc 4, 35 – c’est justement la devise de notre évêque de Viviers, Mgr Balsa).

Nous commencerons par nous intéresser au contexte géographique, historique et symbolique du récit, puis nous nous attacherons à comprendre les réactions et sentiments de chacun des protagonistes avant d’en tirer un enseignement à partir de commentaires des Papes !

I –Quelques détails : le contexte de la tempête apaisée

1 – Repères géographiques et historiques :

Nous voici donc de retour au bord du lac de Tibériade, sur le rivage Ouest cette fois, en Terre Sainte (alors que la rive Est est terre païenne). Les Apôtres, dont certains sont des pécheurs aguerris, connaissent bien cette « mer » et ses violentes tempêtes et tourbillons provoqués par l’affrontement entre les vents de la Méditerranée et ceux venant du désert syrien. Le terme employé pour « tempête » dans l’évangile de St Matthieu est celui qui fait référence aux « séismes » accompagnant les théophanies dans l’Ancien Testament (sur le Mont Sinaï, avec Job…), mais aussi dans le Nouveau (lors de la mort et de la Résurrection de Jésus par ex.[2]). C’est la fin de la journée, et Jésus, après avoir accompli de nombreux miracles, commande à ses disciples de le suivre dans la barque pour passer sur l’autre rive…

2 – La mer, symbole de la Création et du pouvoir diabolique

Dans cet épisode, la mer est à la fois symbole de toute la Création mais aussi traditionnellement du pouvoir de Satan et de ses démons, comme le souligne le Pape Benoît XVI dans une de ses homélies : « Jésus menace le vent et ordonne à la mer de se calmer, il l’interpelle comme si celle-ci s’identifiait au pouvoir diabolique. En effet, selon ce que nous disent la première Lecture (Job 38,8-11)[3] et le Psaume 106/107, dans la Bible la mer est considérée comme un élément menaçant, chaotique, potentiellement destructeur, que seul Dieu, le Créateur, peut dominer, gouverner et apaiser.».[4] Oui, notre Dieu est bien le Créateur : le monde ne s’est pas fait tout seul d’après les lois du hasard, il est dans les mains de Dieu qui l’a créé avec amour et qui le domine. N’ayons pas peur de l’invoquer avec foi pour qu’Il agisse sur les éléments et nous préserve de tel ou tel cataclysme, bien souvent provoqué par la main des hommes !

L’action de Jésus sur la mer peut nous faire penser à celle de Moïse ouvrant la Mer Rouge devant les Israélites. Cependant, si Moïse agit à la demande de Dieu et par son intermédiaire (le bâton étant signe de la puissance divine), Jésus agit Lui personnellement. Et St Jean Chrysostome le fait bien remarquer lorsqu’il dit : « Et si Moïse autrefois commanda aussi à la mer, ce qu’il fit ne sert qu’à montrer la supériorité de Jésus sur lui. Car Moïse agissait en serviteur, mais Jésus-Christ commandait en maître. […] Jésus-Christ fait dans ce miracle ce que l’Ecriture admire comme un rare prodige dans le Père dont il est écrit : « Il a parlé et la tempête s’est arrêtée. » (Ps. CVI, 20.) C’est exactement ce que l’on dit ici de Jésus-Christ : Il parle et « il se fait aussitôt un grand calme. »[5]

II – Les protagonistes

1- Jésus

Comme en de nombreux endroits de l’évangile, les 2 natures du Christ, vrai Dieu et vrai homme, sont visibles dans ce passage : « Dans cet événement de sa vie, le Seigneur fait voir clairement en lui deux natures dans une seule et même personne, puisque nous le voyons livré au sommeil, comme homme, et apaisant d’un seul mot, comme Dieu, la fureur de la mer. » nous dit  Bède le Vénérable. Menaçant la mer, Il commande en Seigneur, avec énergie et autorité («debout, il menaça les vents et la mer » Mt 8,26 // « Silence, tais-toi ! » Mc 4, 39 // « Il se réveilla, menaça le vent et les vagues » Lc 8,24) et procède comme pour un exorcisme : on retrouve ici le pouvoir absolu de Dieu sur les démons. Son calme et sa maîtrise tranche avec l’agitation et la frayeur de ses disciples !

Jésus agit ici en éducateur pour ses Apôtres qu’Il veut fortifier, selon l’explication de St Jean Chrysostome : « Jésus-Christ renvoie le peuple, et retient seulement ses disciples avec lui. […] Il voulait les rendre témoins de ce grand miracle qu’il allait faire. Comme un excellent maître d’exercices, il dressait et assouplissait ses apôtres de manière à les rendre imperturbables dans les dangers, et modestes au milieu des honneurs. »[6] On peut y voir le rôle particulier des Apôtres, et à leur suite des évêques, « mis à part » et formés spécialement par Jésus pour être ensuite capable de guider son peuple. Il voulait aussi leur faire mieux comprendre que « sans Lui, ils ne pouvaient rien faire » (cf. Jn 15, 5).

Si Jésus s’endort et ne se réveille pas dans la tempête, c’est qu’Il est confiant : c’est une force plus puissante que celle des puissances démoniaques qui l’anime, la force de l’Amour. Benoît XVI disait : « l’abandon confiant de Jésus au Père est total et pur. Ainsi par ce pouvoir de l’amour, il peut dormir, Il dort pendant la tempête, absolument en sécurité entre les bras de Dieu. Mais le moment viendra où Jésus éprouvera la peur et l’angoisse : lorsque son heure viendra, il sentira sur lui le poids des péchés de l’humanité, comme une marée montante qui va s’abattre sur Lui. Il s’agira alors d’une tempête terrible, non pas d’une tempête universelle, mais spirituelle. Ce sera le dernier assaut extrême du mal contre le Fils de Dieu» [7]

Jésus dort sur un coussin à la poupe du navire, c’est-à-dire à l’arrière, à la place du timonier, celui qui guide l’embarcation. Même s’il dort, Il ne quitte pas son poste ! Selon St Jérôme, « Dans le sens mystique, la poupe du navire, c’est le commencement de l’Eglise ; le Seigneur y dort, mais seulement de corps, car «celui qui garde Israël ne dort jamais» (Ps 120)».

2- Les Apôtres

Lorsque Jésus leur commande de Le suivre, les apôtres obéissent (cf. Mt 8,23) : ils sont les 1er à avoir répondu à l’appel de Jésus à Le suivre, appel qui retentit justement dans les lignes qui précèdent l’épisode de la tempête apaisée dans l’évangile de St Matthieu (Mt 8,19-22).

Cependant, leur foi en Jésus n’est pas encore solide : « elle est en train de se former; c’est un mélange de peur et de confiance [8] » commente Benoît XVI. Suivant les récits, Jésus leur reproche leur manque de foi : « Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? » (Mt 8,26) // « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore de foi ? » (Mc 4,40) ou de ne pas savoir l’exercer : « Où est votre foi ? » (Lc 8,25). Et en terminant son récit par « les hommes s’émerveillèrent… » (Mt 8,27), St Matthieu souligne encore leur incrédulité car ordinairement, il n’utilise l’expression « les hommes » que pour désigner « les autres », les incrédules, les non-croyants, ceux qui ont besoin de la Bonne Nouvelle ou ne comprennent rien aux choses de Dieu ! Humiliation des Apôtres qui doit conduire à l’humilité… et force de Dieu qui se déploie dans la faiblesse de ses instruments ! Et nous ? Comment réagissons-nous dans les tempêtes (épreuves et tentations) ?

On a beau voir les miracles et prodiges de Jésus, entendre son enseignement, tant que l’on n’a pas expérimenté soi-même sa puissance et son Amour, il reste difficile de croire. Ainsi St Cyrille écrit : « Les disciples étaient tous les jours témoins des bienfaits que Jésus-Christ répandait à profusion, il était juste qu’il en fît découler sur eux une partie ; nous ne voyons pas en effet du même œil le bien que l’on fait aux autres, et celui qui nous est fait à nous-mêmes; le Sauveur permet donc qu’ils soient exposés à une tempête sur la mer ». ‘La foi naît de l’expérience de la rencontre avec le Christ’ aime à rappeler notre Pape François !

III – Suivre Jésus dans la barque

La barque dans laquelle dort Jésus peut symboliser plusieurs choses.

  • La Croix d’abord, sur laquelle Jésus s’endort dans la mort ;  d’après Bède le Vénérable : « la barque dans laquelle monte le Sauveur, c’est l’arbre de la croix, qui est la voie par laquelle les fidèles abordent à la demeure de la patrie céleste, comme dans un port assuré et inaccessible à la tempête. […] Lorsque le Sauveur monte sur la poupe de la croix, il voit se soulever autour de lui les flots des blasphèmes de ses persécuteurs, excités par une tempête qui vient de l’enfer, tempête qui ne peut troubler sa patience, mais qui ébranle la faiblesse de ses disciples. Leur empressement à éveiller leur Maître figure le désir ardent qu’ils ont eu de le voir ressusciter, après l’avoir vu mourir. »

 

  • Et plus communément admis, la barque est aussi symbole de l’Eglise (cf. par exemple le songe de Don Bosco sur les 3 Blancheurs), où Jésus veut nous voir Le suivre sans crainte, sûrs qu’Il veille sur nous. Jésus nous l’a affirmé : Il sera toujours avec nous, et jamais Il n’abandonnera son Eglise : les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre Elle (cf. Mt 16, 18), même si l’Enfer se déchaîne contre Elle pour effrayer les disciples. « Notre confiance est dans le Nom du Seigneur ! ».

A ce sujet, voici pour conclure les commentaires de 3 papes : Pie XII, Jean-Paul II et Benoît XVI :

1- Pie XII, dans son encyclique sur le Corps mystique du Christ qu’est l’Eglise :

« le Christ, du haut du ciel, regarde toujours avec un amour spécial son Épouse immaculée qui peine ici-bas dans l’exil ; et quand il la voit en danger, par lui-même ou par ses anges, ou par Celle que nous invoquons comme le Secours des chrétiens et par les autres patrons célestes, il l’arrache aux flots de la tempête, et une fois le calme revenu sur la mer apaisée, il la console par cette paix qui surpasse toute intelligence.

Qu’on ne pense pas pourtant que sa direction se limite à un mode invisible ou extraordinaire ; bien au contraire, le divin Rédempteur gouverne son Corps mystique visiblement et ordinairement par son Vicaire sur la terre. Vous savez, en effet, Vénérables Frères, que le Christ Notre-Seigneur, qui durant sa vie mortelle avait dirigé lui-même visiblement son petit troupeau, au moment de quitter ce monde pour retourner à son Père, confia au Prince des Apôtres le gouvernement visible de toute la société fondée par lui. Lui, si sage, ne pouvait nullement laisser sans tête le corps social de l’Eglise qu’il avait constitué ».[9] 

2-St Jean-Paul II, à l’Eglise en Europe :

« Même si parfois, comme dans l’épisode évangélique de la tempête apaisée (cf. Mc 4, 35-41 ; Lc 8, 22-25), on a l’impression que le Christ dort et abandonne sa barque à la fureur des vagues, il est demandé à l’Église en Europe de cultiver la certitude que le Seigneur, par le don de son Esprit, est toujours présent et agit toujours en elle et dans l’histoire de l’humanité. Il prolonge sa mission dans le temps, faisant de l’Église un fleuve de vie nouvelle qui se répand dans la vie de l’humanité comme un signe d’espérance pour tous. » [10]

3- Benoît XVI, à la suite d’un Angélus :

« En ce dimanche où l’Église nous fait méditer l’Évangile de la tempête apaisée, puissiez-vous reconnaître que le Christ est toujours présent à vos côtés, dans les joies et dans les difficultés. N’ayez pas peur de mettre votre vie entre ses mains. En plaçant en Lui notre confiance, nous vivons dans la paix intérieure ».[11]

Alors, écoutons encore St Jean-Paul II nous redire « n’ayez pas peur ! » et soyons déterminés pour demeurer soudés, unis dans le bateau de l’Eglise, malgré les tempêtes !

[1] Mt 8, 18.23-27 ; Mc 4, 35-41 ; Lc 8, 22-25

[2] cf. Mt 27, 51.54 ou Mt 28, 2.4

[3] Job 38, 8-11 : Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial ; quand je lui mis pour vêtement la nuée, en guise de langes le nuage sombre ; quand je lui imposais ma limite, et que je disposais verrou et portes ? Et je dis : “Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !”

[4] Homélie du Pape Benoît XVI – Esplanade de l’église de San Pio da Pietrelcina  – Dimanche 21 juin 2009

[5] Homélie XXVIII de St Jean Chrysostome sur l’Evangile de St Matthieu  (chap. VIII, v.23 usque ad finem).

[6] Idem.

[7] Homélie du Pape Benoît XVI – Esplanade de l’église de San Pio da Pietrelcina  – Dimanche 21 juin 2009

[8] Idem.

[9] Mystici Corporis Christi – Encyclique du Pape Pie XII sur le Corps Mystique de JC et sur notre union en lui avec le Christ – 29 juin 1943.

[10] Exhortation post-synodale Ecclesia in Europa n° 27 – Jean-Paul II – 28 juin 2003

[11] Angélus du Dimanche 25 Juin 2006 – Benoît XVI aux pèlerins francophones.

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