« Tu es prêtre à jamais… »

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JÉSUS, PRÊTRE, PROPHÈTE ET ROI.

Causerie, Saint-Pierre-de-Colombier, 17 juin 2018. (P. Bernard)

            Bien chers amis, pour bien préparer ce dimanche de l’ordination sacerdotale de frère Jean, une semaine après le pèlerinage en l’honneur du Sacré Cœur, il nous a semblé important d’approfondir le triple munus (charge ou fonction) de Jésus à laquelle participent tous les baptisés : la fonction sacerdotale, prophétique et royale. Jésus, le Christ, est Prêtre, Prophète et Roi. Au jour de notre baptême, nous avons reçu l’onction du Saint-Chrême et le prêtre ou le diacre qui nous a baptisés a fait comprendre qu’ainsi nous participions à la triple mission de Jésus, Prêtre, Prophète et Roi. Que signifie cette participation ? Le baptisé est-il donc prêtre comme celui qui a reçu le sacrement de l’Ordre ? Pouvons-nous dire : par le baptême, nous sommes tous prêtres ? Vous savez, bien sûr, que l’on ne peut pas dire cela, mais il est important aussi de dire que tous les baptisés doivent exercer leur sacerdoce commun. Mais entre le sacerdoce commun des baptisés et le sacerdoce ministériel des prêtres, il n’y a pas une différence de degré mais une différence de nature.

I) Jésus Prêtre de la nouvelle Alliance.

Dans l’AT, n’étaient prêtres que les membres du Peuple de Dieu de la tribu de Lévi. Il y avait le Grand Prêtre, les prêtres et les lévites. Jésus n’était pas de la tribu de Lévi, mais de la tribu de Juda. Les évangiles et les lettres de Saint Paul n’appellent pas Jésus, Prêtre ou Grand Prêtre. Nous trouvons cette expression dans un seul écrit : la lettre aux Hébreux, qui fait partie du Corpus paulinien, et qui a été écrite par un proche de Saint Paul.

Nous lisons en He 2, 17 : «Aussi devait-il se rendre en tout point semblable à ses frères, afin de devenir grand-prêtre miséricordieux et digne de foi pour les rapports avec Dieu, en vue d’effacer les péchés du peuple». L’auteur sacré trouve son fondement scripturaire dans le Psaume 109 : «Le Seigneur l’a juré, il ne s’en repentira point : « Tu es prêtre pour toujours   à la manière de Melchisédech». Au chapitre 5 (versets 6-10) de la lettre aux Hébreux, nous lisons : « le Christ ne s’est pas élevé de lui-même à la gloire du souverain pontificat, mais il l’a reçue de celui qui lui a dit:  » Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui  » ; comme il dit encore dans un autre endroit :  » Tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédech.  » C’est lui qui, dans les jours de sa chair, ayant avec de grands cris et avec larmes offert des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé pour sa piété, a exercé, tout Fils qu’il est, par ses propres souffrances, l’obéissance; et maintenant que le voilà au terme, il sauve à jamais tous ceux qui lui obéissent. Dieu l’ayant déclaré « grand prêtre selon l’ordre de Melchisédech. »

Le Père Vanhoye, brillant exégète jésuite, créé cardinal par Benoît XVI, dans l’article « le Christ, Grand-prêtre selon Hébreux 2,17-18 », écrivait :

«il ne faudrait pas penser que les aspirations des Juifs au temps de Jésus se concentraient toutes sur l’attente d’un Messie royal. Ce n’était pas d’un seul personnage, mais de plusieurs, qu’on espérait la venue, dans certains milieux du moins. Un des rouleaux de Qumrân parle explicitement de la venue «du prophète et des oints (Messies) d’Aaron et d’Israël». Dans «le prophète», on reconnaît une allusion au texte du Deutéronome où Dieu avait promis de susciter pour son peuple un prophète semblable à Moïse (Dt 18, 18). Dans le «Messie d’Israël», on reconnaît le Roi-Messie, fils de David, annoncé par l’oracle de Natan (2 S 7, 12-16) et évoqué en de nombreux autres textes. Le «Messie d’Aaron», enfin, se présente comme l’héritier suprême de l’institution sacerdotale. En 1S 2, 35 Dieu exprime sa volonté de «se susciter un prêtre fidèle, qui agira selon son cœur et selon son désir». Il est remarquable que selon un autre document de Qumrân, la prééminence était attribuée au Messie prêtre ; C’est « le Prêtre » qui, dans le repas de la communauté, «étendra sa main sur le pain en premier. Et ensuite le Messie d’Israël étendra ses mains sur le pain. Et ensuite toute la Congrégation de la communauté bénira, chacun selon sa dignité». Les Testaments des douze Patriarches, écrit d’origine Juive, retouché sans doute par un auteur chrétien, attestent des perspectives analogues : le patriarche Juda, ancêtre de David, conseille à ses enfants d’aimer Lévi, l’ancêtre des prêtres, car, dit-il, « le Seigneur m’a donné la royauté et à lui le sacerdoce, et il a soumis la royauté au sacerdoce», Ruben s’exprime en termes semblables et évoque «l’accomplissement des temps du grand-prêtre oint, dont a parlé le Seigneur». Lévi annonce de son côté que « le Seigneur suscitera un nouveau prêtre, à qui toutes les paroles de Dieu seront révélées… En son sacerdoce le péché prendra fin». Dans un autre écrit apparenté a ceux de Qumrân, les deux Messies semblent se fondre en un seul : le Document de Damas parle à plusieurs reprises de «la venue du Messie (au singulier) d’Aaron et d’Israël ». Un texte biblique va dans le même sens : le Psaume 110 (ou 109) attribue à un seul et même personnage le pouvoir royal et la dignité sacerdotale. Un fait s’impose à l’attention : l’espérance Juive comportait une composante sacerdotale. La réalité du culte avait des attaches trop profondes dans l’Ecriture Sainte et dans la vie du peuple pour qu’on pût en faire abstraction dans l’accomplissement final.

> Jésus était-il prêtre ?

Aux chrétiens, qui reconnaissaient dans le mystère du Christ la réalisation décisive et définitive du dessein de Dieu, une question devait donc se poser tôt ou tard : comment le mystère du Christ répondait-il à cette attente d’un accomplissement sacerdotal ? Jésus était-il un Messie-prêtre ? Pour percevoir la réelle difficulté du problème, il nous faut ici renoncer à nos idées acquises et nous replacer dans la situation des premiers chrétiens. De leur point de vue, la réponse semblait devoir être négative. Au premier abord, la situation du Christ paraissait sans rapport avec le ministère des prêtres. Il avait été facile de reconnaître la réalisation des autres aspects de l’attente. Dès sa vie publique, Jésus s’était montré « grand prophète» (Mt 21, 46), «prophète puissant en œuvre et en parole » (Lc 24, 19), « le prophète qui devait venir dans le monde». Un des premiers sermons de Pierre le présente comme le prophète semblable à Moïse, qu’annonçait le Deutéronome (Ac3,22). La question de savoir s’il n’était pas en même temps le Messie-Roi s’imposait aux esprits. Une réponse affirmative s’avérait possible, car Jésus appartenait à la lignée de David. La glorification pascale de Jésus mit fin aux hésitations ; « Dieu l’a fait Seigneur et Messie » (Ac 2,36). Mais comment affirmer que Jésus était le Messie-Prêtre, alors qu’il ne provenait même pas d’une famille sacerdotale ? Le sacerdoce, chez les Juifs, ne pouvait se transmettre que par succession héréditaire. La Loi de Moïse stipule à plusieurs reprises que seuls Aaron et ses fils «avaient la charge du sanctuaire». «Tout laïc qui se serait approché devait être mis à mort» (Nb 3, 10. 38). De fait, jamais Jésus, durant sa vie, n’avait exercé de fonction sacerdotale, ni émis aucune prétention en ce sens. Par ailleurs, l’événement capital qui avait fixé une fois pour toutes la situation du Christ, autrement dit la Passion, n’avait rien eu de commun avec une cérémonie liturgique. Extérieurement, la mort de Jésus en croix ne se présentait absolument pas comme un sacrifice au sens précis du mot, qui est un sens religieux. Elle était même tout le contraire, puisqu’elle constituait une peine infligée en vertu d’une condamnation légale. Un sacrifice est un acte rituel glorifiant, qui «élève» la victime jusqu’à Dieu et l’unit symboliquement à lui, de sorte qu’un lien soit établi entre la communauté qui offre le sacrifice et Dieu qui l’agrée. Une peine légale est, par contre, un acte juridique infamant, qui retranche de son peuple le coupable et, du même coup, le sépare de Dieu. Certes, dans le cas de Jésus, la condamnation était injuste et l’événement recevait, de l’intérieur, une tout autre signification. Mais il n’en devenait pas rituel pour autant et n’entrait donc pas dans les catégories sacerdotales de l’Ancienne Alliance. Bref, ni la personne de Jésus, ni son œuvre ne paraissaient s’accorder avec l’image qu’on pouvait se faire d’un Messie-prêtre. Ainsi s’explique que la prédication primitive n’utilisa pas ce titre. Pour parler de la Passion, elle ne se servit pas non plus des expressions rituelles, mais prit un langage plus existentiel : le Christ « est mort pour nous » (telle est la formule de la plus ancienne épître de S. Paul : 1 Th 5, 10), «Dieu l’a livré pour nous» (Rm 8, 32). Le Christ «m’a aimé et s’est livré pour moi» (Ga 2, 20). «Il est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude» (Mt 10, 45). Les textes parlent encore d’obéissance (Ph 2, 8), d’accomplissement de la volonté de Dieu (Mt 14. 36 ; Ac 2, 23), de réconciliation obtenue (2 Co 5,19), de libération (Ga 5, 1) : autant de formulations qui ne se rattachent pas à l’idée de sacerdoce. Pour reconnaître dans le mystère du Christ l’accomplissement du sacerdoce ancien, il fallait une vigueur peu commune de réflexion, car on devait faire éclater l’étroitesse des concepts rituels anciens et aller au fond des choses. C’est ce que fit l’auteur de l’épître aux HébreuxQue reste-t-il de la conception ancienne du sacerdoce ? Rien, semble-t-il. Le contraste est complet. Il suffit cependant de réfléchir pour discerner, au-delà de la négation des apparences, une continuité profonde. Le but essentiel du sacerdoce a toujours été l’établissement d’une médiation entre les hommes et Dieu. Cela est vrai dans l’Ancien Testament ; cela se vérifie plus encore dans le Nouveau. La médiation requiert de la part du grand-prêtre une double relation : avec les hommes et avec Dieu. Dans le sacerdoce ancien, la relation avec les hommes ne faisait pas problème, le grand-prêtre étant nécessairement un homme comme les autres, membre d’une famille humaine, sujet aux mêmes faiblesses que les autres hommes. L’attention ne se portait donc pas sur cette première relation, mais se concentrait entièrement sur la seconde, qu’il s’agissait d’établir et de maintenir. Les cérémonies rituelles étaient pratiquées à cette fin : mettre le grand-prêtre en liaison avec Dieu, l’élever jusqu’à Dieu, le faire agréer par Dieu. Les séparations exigées constituaient l’inévitable contrepartie de l’entreprise, l’union à Dieu ne se concevant pas sans une rupture préalable des attaches terrestres. En fait, les rites n’atteignaient pas leur but. Ils manquaient d’efficacité positive pour unir réellement le grand-prêtre à Dieu (Héb 9, 9 ; 10, 4). Après sa consécration comme avant, le grand-prêtre restait imparfait, souillé par le péché (7, 18-19. 27-28). Les sacrifices qu’il offrait ne lui donnaient pas réellement accès auprès de Dieu. Lorsqu’il s’approchait cérémonieusement du Saint des Saints, sa démarche n’avait qu’une valeur symbolique. Il restait confiné au niveau terrestre (8, 5). En fin de compte, la seule efficacité des prescriptions rituelles était négative : elles séparaient le grand-prêtre des autres hommes. Pour s’avancer dans le sanctuaire, il était seul (8, 7). Coupé des hommes et impuissant à se frayer un chemin jusqu’à Dieu (9, 8), il ne remplissait pas effectivement le rôle de médiateur. Le renversement de situation effectué par Dieu dans le mystère du Christ porte remède à cette déficience fondamentale du sacerdoce ancien. Relation avec les hommes et relation avec Dieu sont amenées simultanément, l’une par l’autre, à leur perfection : le Christ se rend solidaire des hommes, et il accomplit ainsi la volonté de Dieu. Les séparations rituelles sont remplacées par la souffrance rédemptrice, qui triomphe du péché des hommes tout en unissant le Christ à leurs épreuves. Les barrières sont ainsi abolies des deux côtés. Un chemin est ouvert qui mène les hommes à Dieu (10, 19-20). Fils de Dieu et frère des hommes, le Christ est le parfait médiateur. Du sacerdoce ancien, ce qui est rejeté ce sont les limites, et non pas l’intention fondamentale, qui, au contraire, trouve enfin son véritable accomplissement. Celui que l’auteur reconnaît comme le parfait grand-prêtre, c’est le Christ glorifié. La médiation, en effet, n’est pleinement établie, que par la Passion et son aboutissement dans la gloire… Au Fils préexistant, parfaitement uni à Dieu dans la gloire (1, 3), il manquait, pour être médiateur, la solidarité avec les hommes. Sa situation était inverse de celle des prêtres anciens. D’où la différence de perspective que nous observons ici : alors que l’Ancien Testament se préoccupait avant tout de la relation du prêtre avec Dieu, notre auteur insiste sur sa nécessaire relation avec les hommes. Sur terre, avant la Passion, Jésus ne se trouvait pas non plus en situation de parfait médiateur, car ni sa relation avec Dieu, ni sa relation avec les hommes n’avaient atteint leur achèvement. En tant qu’homme terrestre, Jésus n’était pas parfaitement uni à Dieu dans la gloire : une transformation radicale de son humanité était nécessaire (2, 10). Et sa solidarité avec les hommes n’avait pas encore été poussée jusqu’au bout. Aussi l’auteur précise-t-il que, pour devenir grand-prêtre, il devait s’assimiler en tout à ses frères, c’est-à-dire aller jusqu’à la souffrance et à la mort (2, 14). Maintenant qu’il a effectué cette assimilation totale et que, pour cette raison, il a été couronné de gloire et d’honneur {2, 9), les deux relations sont scellées à jamais dans son être. Bien mieux, elles sont parfaitement jointes l’une à l’autre, elles se recouvrent et se compénètrent, car la relation du Christ glorifié avec Dieu est fondée sur le don qu’il a fait de lui-même aux hommes, et réciproquement, la relation du Christ avec les hommes a trouvé sa perfection grâce à une totale adhésion à l’amour qui vient de Dieu (2, 10 ; 5, 7-9 ; 10, 9-10). C’est ainsi que le Christ glorifié réalise, avec une plénitude jusque-là, inimaginable, l’idéal sacerdotal. C’est une double nouveauté, on le voit, qu’apporte l’auteur de l’épître. Par rapport aux autres écrits du Nouveau Testament, nouveauté de l’appellation : le Christ n’avait jamais été désigné du titre de grand-prêtre. Par rapport à l’AT, nouveauté de la conception : on n’avait jamais imaginé pareille façon d’accéder au sacerdoce et de l’exercer. La seconde innovation conditionne la première : pour que la notion de sacerdoce puisse s’appliquer au mystère du Christ, un renouvellement radical de cette notion était indispensable. La nouveauté n’est pas totale. L’auteur n’a fait que reprendre, en cette première partie de l’épître, les données traditionnelles de la prédication primitive sur la mort et la glorification de Jésus et il montre en terminant que cette réalisation divine correspond à la visée fondamentale du sacerdoce ancien. Mais c’est une nouveauté féconde : elle permet de mieux élucider certains aspects du mystère du Christ en intégrant à la pensée chrétienne toute la substance de la tradition cultuelle et sacerdotale d’Israël, tradition qui, nous l’avons noté, tient une si grande place dans la Bible et répond à l’un des besoins fondamentaux de l’âme humaine, celui de trouver une expression sociale spécifique pour ses aspirations religieuses.

> Sacrifice expiatoire ?

Mais à quoi pense exactement l’auteur, en parlant de cette action exercée contre le péché ? Ne faut-il pas voir une allusion à la mort du Christ, à laquelle est reconnue une valeur expiatoire ? L’auteur dira plus loin que tout grand-prêtre est établi en vue d’offrir des sacrifices pour les péchés (5, 1) et il montrera que la passion et la glorification du Christ constituent un sacrifice d’expiation absolument parfait. Une comparaison sera faite entre cette liturgie du Christ et les cérémonies juives du grand jour de l’Expiation (Lv 16 ; Héb 9, 7-15. 25-28). On ne peut donc nier l’existence, dans l’épître, d’une doctrine d’expiation sacrificielle et il s’ensuit qu’on doit admettre une relation étroite entre la suppression du péché dont il est question ici (2, 17) et l’événement du Calvaire… Lorsqu’il parle du sacrifice du Christ, l’auteur a toujours soin de le présenter comme un événement «unique» (10, 12. 14), accompli dans le passé «une fois pour toutes» (7, 27 ; 9, 12. 26, 28). A cette fin, il utilise constamment l’aoriste grec, qui a cette valeur, et il exclut formellement le présent qui indiquerait une action continuée ou répétée. Or, ici (He 2,17-18 : « Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple. Et parce qu’il a souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion, il est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve. »), c’est l’infinitif présent (hiîaskesthaÏ) qu’il emploie, bien que cette forme soit, dans la Bible, moins fréquente que l’aoriste correspondant. L’auteur se montre ailleurs trop attentif à ce genre de précision pour qu’on puisse négliger ici la différence. Il a certainement en vue une activité qui dure et non pas une intervention unique. L’expiation dont il parle se distingue donc du sacrifice. Et de fait, l’ensemble de la phrase fait comprendre qu’il s’agit d’une activité du Christ glorifié : le Christ devait se rendre semblable à ses frères jusqu’à souffrir et mourir, afin de devenir ainsi un grand-prêtre parfait, capable désormais de libérer le peuple de ses péchés. Le sacrifice n’a eu lieu qu’une fois et a fait passer le Christ de l’existence charnelle à la plénitude céleste. «L’expiation» s’exerce ensuite, sans limite de temps. Elle ne s’accompagne évidemment pas de souffrance, puisque celui qui «expie» les péchés est le Christ glorieux. On voit par là combien le mot français «expier» est devenu impropre à rendre l’idée exprimée par le verbe grec.

> Intercession ?

Dans un autre passage de l’épître (7, 25), l’activité sacerdotale du Christ glorifié est désignée comme une intercession. Le Christ, au ciel, n’a plus besoin d’offrir des sacrifices {7, 27), mais il est « capable de sauver à tout jamais ceux qui par lui s’approchent de Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur ». Le verbe « intercéder » décrit un ministère qui se continue. II est à l’infinitif présent, comme ici le verbe « expier ». Peut-on en conclure que les deux expressions sont équivalentes et qu’aux yeux de l’auteur, il n’existe pas de différence entre expiation et intercession ? Un courant de tradition Juive pousse dans ce sens et il semble se refléter dans la version que S. Jérôme donne du Pentateuque 10. Il vaut mieux, cependant, maintenir une distinction. Le fait que les deux expressions s’appliquent l’une et l’autre au ministère céleste du Christ ne suffît pas à justifier une complète assimilation. Par leur sens précis, elles visent deux aspects différents de ce ministère. «Intercéder» est une démarche tournée vers Dieu ; «effacer les péchés» est l’exercice d’un pouvoir en faveur du peuple. Ce pouvoir est sans doute en rapport avec l’intercession céleste, mais, par elle-même, la formule exprime une relation plus étroite encore avec le sacrifice de la croix, offert «pour les péchés» (10, 12 ; 15). Dans ce pouvoir d’effacer les péchés se manifeste l’efficacité persistante de l’unique sacrifice du Christ. Plus loin, l’auteur rattachera le même pouvoir au sang du Christ : parce que le Christ s’est offert en parfait sacrifice, «son sang… purifiera notre conscience des œuvres mortes pour nous permettre de rendre un culte au Dieu vivant » (9, 14). La mention du sang montre que la purification des consciences, opérée dans un temps qui se prolonge («purifiera»), est le fruit de la mort sacrificielle du Christ, offerte à un moment précis du temps. Dans le Nouveau Testament, un texte de S. Jean réunit de façon remarquable des pensées analogues. Il y est dit d’abord que « le sang de Jésus… nous purifie (au présent) de tous péchés (1 Jn 1,7;Héb 9, 14), ensuite que Jésus « est digne de confiance (pistos) et juste, pour nous remettre nos péchés… » (1, 9 ; cf. Héb 2, 17) ; enfin apparaissent liés, mais non confondus, les thèmes de l’intercession céleste et de l’expiation : « Si quelqu’un pèche, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste ; c’est lui qui est expiation pour nos péchés» (2, 1-2 ; 4, 10). En dehors de ce texte, le vocabulaire d’expiation tient très peu de place dans le Nouveau Testament. Le verbe ne se retrouve qu’en Lc 18, 13, mais au passif et appliqué à Dieu : « Sois-moi propice ». Un terme apparenté se lit en Héb 9, 5 et Rm 3, 25.

> Ministère sacerdotal

En parlant ici de l’élimination des péchés, l’auteur complète ce qu’il a dit plus haut {2, 14-15) sur la victoire du Christ contre le diable et sur la libération obtenue pour les hommes. Et il donne de cette victoire une description plus sacerdotale. Les deux qualités fondamentales du grand-prêtre se manifestent ici pleinement : celui qui efface les péchés se montre réellement « digne de foi pour les rapports avec Dieu». Il exerce, en effet, un pouvoir qui s’applique directement à ces rapports et qui présuppose communication pleine et entière de l’autorité divine, car «qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ?» (Mc 2,7). D’autre part, effacer les péchés, est l’acte, par excellence, de la miséricorde sacerdotale ; ainsi s’exprime une compassion profonde envers les hommes opprimés par le mal et séparés de Dieu. Par son efficacité, cette compassion humaine apparaît en même temps comme une participation à la miséricorde de Dieu (PS 65, 4 ; 78, 38 ; 103, 3. 8-10).

> En faveur du peuple

Le ministère du pardon s’exerce en faveur du «peuple». Le thème de la solidarité ecclésiale réapparaît ici et reçoit une dernière précision. La « multitude de fils » que Dieu veut conduire à la gloire (2, 10) n’est pas un agrégat inorganique, ni une dispersion d’individus isolés. L’auteur a déjà indiqué plus haut que cette multitude possède, par son rattachement à une seule origine, un principe concret d’unité : tous les fidèles appartiennent, d’une façon ou d’une autre, à la postérité d’Abraham. Il fait comprendre ici qu’à l’unité d’origine s’ajoutent les liens présents d’une communauté de vie. La multitude forme un peuple. Pour bénéficier de la libération apportée par le Christ, il faut faire partie du peuple de Dieu (4, 9 ; 13, 12). Dans l’Ancien Testament, le titre de « peuple » désigne spécialement Israël, et le distingue du reste des hommes, qui constituent « les nations ». C’est pour le peuple d’Israël que doit s’effectuer la rédemption. Et de fait, c’est bien pour lui qu’elle se réalise dans le Nouveau Testament (Mt 1, 21). Mais la mort et la résurrection du Christ opèrent une transformation radicale, une rénovation d’où résulte pour le peuple la capacité de s’ouvrir aux nations (Rm 9, 24 ; Ep 2, 11-22). Ceux qui n’étaient pas un peuple, deviennent maintenant peuple de Dieu (1 P 2, 10 ; Os 2, 25). En employant à plusieurs reprises le mot « peuple », l’épître aux Hébreux marque la continuité qui existe entre le peuple d’Israël et l’Eglise chrétienne. Mais l’aspect de rénovation n’est pas ignoré pour autant, ni l’exigence d’une certaine rupture : l’auteur déclarera avec netteté que le sacerdoce du Christ entraîne nécessairement pour le peuple un changement de constitution (7, 11-12 ; 9, 10 ; 10,9 ; 13, 9-14), C’est seulement dans la nouvelle alliance que se vérifie pleinement la parole : « Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple », car la réalisation de cette promesse est liée à la rémission effective des péchés (Hêb 8, 10-12 ; 10, 16).

Deux figures de l’AT trouvent leur accomplissement le Jeudi Saint et le Vendredi Saint : l’agneau pascal et la liturgie du Yom Kippour et du « bouc sur lequel sera tombé le sort pour Azazel, il le placera vivant devant Yahweh, afin de faire l’expiation sur lui et de le lâcher dans le désert pour Azazel. Aaron offrira donc le taureau du sacrifice pour le péché qui est pour lui, et il fera l’expiation pour lui et pour sa maison … Ayant posé ses deux mains sur la tête du bouc vivant, Aaron confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes leurs transgressions, selon qu’ils ont péché; Il les mettra sur la tête du bouc et il l’enverra ensuite au désert par un homme tout prêt. Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre inhabitée, et l’homme lâchera le bouc dans le désert ».  (Lv 16 , 10 ; 21).

L’épître aux Hébreux est une merveilleuse contemplation du mystère du Sacerdoce du Christ. Tous les prêtres devraient la méditer profondément. Ils comprendraient alors, à la suite du Saint Curé d’Ars, combien la participation au Sacerdoce du Christ, reçue au jour de leur ordination, est un mystère tel qu’ils en mourraient s’ils le comprenaient ! Pour Jésus : être prêtre c’est Se donner pour accomplir la Rédemption, en vivant à la perfection la double dimension du Sacerdoce :

– être médiateur des hommes pécheurs auprès de Dieu en accomplissant l’œuvre rédemptrice qui permettait de réconcilier ces hommes pécheurs avec Dieu

– être médiateur de Dieu auprès des hommes en leur communiquant les dons divins : la Parole de Dieu et les sacrements.

            Cette double dimension, le Christ l’a accomplie d’une manière absolument parfaite ! Il n’a pas offert un sang d’animal incapable d’expier les péchés des hommes, mais son propre Sang. Il ne nous offre pas des représentations symboliques des mystères divins, comme dans l’Ancien Testament, mais les réalités du Salut qui communiquent vraiment la vie divine en lavant du péché !

            Le prêtre n’est pas un fonctionnaire de Dieu, mais il doit imiter Jésus, le Grand Prêtre de la Nouvelle et Eternelle Alliance, en agissant en son nom par la vertu de son sacerdoce ministériel. Il remplira, avec fruits, sa mission s’il imite le Christ pauvre, chaste et obéissant, s’il exerce les vertus de la vie cachée, s’il est tout à tous dans sa mission, s’il accomplit son ministère dans un esprit de service et s’il est toujours priant et vigilant pour ne pas se laisser séduire par Satan, qui s’acharne particulièrement contre les prêtres, pour les faire tomber dans l’orgueil sacerdotal.

            Saint Bernard, Saint Dominique et Saint François redoutaient particulièrement cet orgueil qui stérilise la vie et la mission du prêtre. Saint Jean-Marie Vianney a été donné à l’Eglise pour manifester comment doit être le prêtre selon le Coeur de Dieu. “Prêtres, Jésus vous appelle à devenir de saints prêtres !”

II) Jésus, le Prophète

Moïse disait au Peuple d’Israël : « Yahweh, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète tel que moi : vous l’écouterez. C’est ce que tu as demandé à Yahweh, ton Dieu, en Horeb, le jour de l’assemblée, en disant: «Que je n’entende plus la voix de Yahweh, mon Dieu, et que je ne voie plus ce grand feu, de peur de mourir.» Yahweh me dit: «Ce qu’ils ont dit est bien. Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète tel que toi ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai. Et si quelqu’un n’écoute pas mes paroles qu’il dira en mon nom, c’est moi qui lui en demanderai compte. Mais le prophète qui s’enorgueillira jusqu’à dire en mon nom une parole que je ne lui aurai pas commandé de dire, ou qui parlera au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra» (Dt 18, 15-20).

Le Concile Vatican II, dans la Constitution “Dei Verbum”, a montré comment Jésus, le Verbe incarné, était la plénitude personnelle de la Révélation. Jésus s’est acquitté de cette mission en étant Lumière par ses paroles, ses actes et tout son être ! Tout en Lui était en parfaite cohérence ! Il vivait ce qu’Il prêchait ! Il n’a jamais cherché à plaire aux hommes, mais seulement à son Père (Jn 8, 54). Il a fui le succès (Mc 8, 10 ; Jn 6, 15). Il a témoigné de la Vérité jusqu’au martyre suprême (Mt 26, 64 ; Jn 1, 11).

Dans le discours sur la montagne, Jésus a révélé qu’Il était supérieur à Moïse « on vous a dit … Moi, Je vous dis ». Jésus, en effet, n’était pas un homme comparable aux prophètes de l’AT, Il était le Verbe du Père, le Fils unique de Dieu, le Verbe incarné. Il est la Vérité en Personne ! Il ne peut ni se tromper, ni nous tromper.

 

            III) Jésus Roi, Fils de David, de la tribu de Juda

Jean-Paul II aimait rappeler comment le Christ avait exercé sa Royauté. Il n’est pas venu pour être servi mais pour servir (Mc 10, 45). Saint Jean a transmis l’exemple magnifique et émouvant donné par Jésus, le Jeudi Saint : le lavement des pieds (Jn 13, 1-20) ! Contemplons Jésus Serviteur et désirons L’imiter dans sa mission de Serviteur souffrant (Is 53). Avant de recevoir le sacerdoce, tout prêtre a reçu le diaconat, le sacrement du service ! Les Papes ont aimé être appelés : serviteurs des serviteurs ! Jean-Paul II savait très bien que son ministère pétrinien n’était pas un privilège, mais un service pour l’unité de l’Eglise, qui s’accomplit dans l’amour et la souffrance, et passe par la Croix ! Tout véritable ministère est marqué nécessairement par la Croix de Jésus !

           

IV) Jean-Paul II et le mystère du prêtre

(cf. Jean-Paul II « Ma vocation, don et mystère » pour le 50e anniversaire de son ordination sacerdotale : 1-11-97)         

> Qui est le prêtre ?

Jean-Paul II répond en citant 1 Co 4, 1-2 : l’intendant des mystères de Dieu. L’intendant n’est pas le propriétaire mais celui à qui le propriétaire confie ses biens, afin qu’il les gère de manière juste et responsable. Le prêtre est l’homme de la parole de Dieu, l’homme du sacrement, l’homme du «mystère de la foi». Qu’on se rappelle la parabole de l’intendant fidèle et de l’intendant infidèle !

> Admirabile commercium

L’ordonné donne au Christ son humanité, afin qu’il puisse s’en servir comme instrument du salut, faisant en quelque sorte de cet homme un autre lui-même. « Y a-t-il au monde un accomplissement plus haut de notre humanité que de pouvoir reproduire chaque jour in persona Christi le Sacrifice rédempteur, celui-là même que le Christ consomma sur la Croix ? »

> Le prêtre et l’Eucharistie

« Le sacerdoce, à sa racine même, est le sacerdoce du Christ. C’est Lui qui offre à Dieu le Père le sacrifice de sa personne, de sa chair et de son sang, et qui, par son sacrifice, justifie aux yeux du Père toute l’humanité et, indirectement, toute la création. En célébrant chaque jour l’Eucharistie, le prêtre entre au cœur de ce mystère. C’est pourquoi la célébration de l’Eucharistie ne peut qu’être pour lui le moment le plus important de la journée, le centre de sa vie ».

> In persona Christi

En expliquant ce qu’est l’épiclèse et les paroles du « mémorial eucharistique », Jean-Paul II disait : « Ce n’est donc pas seulement le prêtre qui rappelle les événements de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Christ ; c’est l’Esprit-Saint qui agit afin qu’ils se réalisent sur l’autel par le ministère du prêtre. Celui-ci agit véritablement in persona Christi. Ce que le Christ accomplit sur l’autel de la Croix et qu’il avait d’abord institué comme sacrement au Cénacle, le prêtre le renouvelle par la puissance de l’Esprit-Saint. A ce moment, il est comme saisi par la puissance de l’Esprit-Saint, et les paroles qu’il prononce revêtent l’efficacité même de celles qui sortirent de la bouche du Christ, pendant la dernière Cène »?

> Mysterium fidei

En partant de ces paroles dites après la consécration, Jean-Paul II écrivait : « Il n’existe pas l’Eucharistie sans sacerdoce, de même qu’il n’existe pas de sacerdoce sans Eucharistie. Non seulement le sacerdoce ministériel est étroitement lié à l’Eucharistie, mais aussi le sacerdoce commun de tous les baptisés est fondé sur ce mystère. Les fidèles répondent… Par leur participation au Sacrifice eucharistique, les fidèles deviennent témoins du Christ crucifié et ressuscité, et ils s’engagent à vivre sa triple mission – sacerdotale, prophétique et royale – dont ils sont investis depuis leur baptême… Le prêtre est au service du sacerdoce commun des fidèles… Quand, après la transsubstantiation, retentissent les mots Mysterium fidei, tous sont invités à se rendre compte de la densité vitale de cette annonce, en rapport avec le mystère du Christ, de l’Eucharistie et du sacerdoce.

> La vocation sacerdotale

elle-même ne trouve-t-elle pas là sa raison d’être la plus profonde ? C’est une raison d’être déjà totalement présente au moment de l’Ordination, mais qui doit être intériorisée et approfondie tout au long de l’existence. Ce n’est qu’ainsi que le prêtre pourra découvrir en profondeur l’immense richesse qui lui a été confiée. Cinquante ans après mon Ordination, je peux dire que je retrouve chaque jour davantage, dans ce Mysterium fidei, le sens de mon sacerdoce. Là est la mesure du don que représente le sacerdoce, et là est aussi la mesure de la réponse qu’appelle ce don. Le don est toujours plus grand ! Et il est beau qu’il en soit ainsi. Il est beau qu’un homme ne puisse jamais dire qu’il a répondu pleinement à ce don. C’est un don et aussi un devoir : toujours ! Il est fondamental d’en avoir conscience pour vivre en plénitude son sacerdoce ».

> Le Christ, Prêtre et Victime

« Le Christ est Prêtre parce qu’il est le Rédempteur du monde. Le sacerdoce de tous les prêtres s’inscrit dans le mystère de la Rédemption. Ce véritable sens de la Rédemption et du Rédempteur s’est enraciné au cœur même de ma conscience, il m’a accompagné pendant toutes ces années, il a imprégné toutes mes expériences pastorales, il m’a dévoilé un contenu toujours nouveau. Au cours de mes cinquante années de vie sacerdotale, je me suis rendu compte que la Rédemption, prix qui devait être payé pour le péché, comporte une redécouverte, comme une «nouvelle création», de tout ce qui a été créé : la redécouverte de l’homme comme personne, de l’homme créé par Dieu homme et femme… Après mon élection comme Pape, ma première intuition spirituelle, fut de me tourner vers le Christ Rédempteur. Réfléchissant sur l’ensemble de ce processus, je saisis toujours mieux le lien étroit qui existe entre le message de cette encyclique et tout ce qui s’inscrit dans l’âme de l’homme grâce à sa participation au sacerdoce du Christ ».

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