Mais quoi ? Passerons-nous le titre sous silence ?

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En parcourant l’Ecriture… Le Cantique des cantiques – commentaire de Saint Bernard (1/8)

Pour cet été, nous vous proposons de découvrir le Cantique des cantiques avec l’aide de Saint Bernard qui a magnifiquement commenté pour ses frères ce livre de l’Ecriture. Cela nous permettra d’avoir un aperçu des richesses des textes patristiques ! L’ensemble des extraits sont copiés à partir du site de l’abbaye de Saint Benoît de Port-Valais ; vous y trouverez les sermons dans leur intégralité !

Sermon I : sur le titre du livre et ses premiers mots…

5. Dites-nous, je vous prie, qui est celui qui dit ces paroles : « Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (Cant. I, 1) ; » de qui elles sont dites, à qui elles s’adressent, et quel est cet exorde si prompt, dont le mouvement soudain semble plutôt le milieu que le commencement d’un discours. Car, à l’entendre parler de la sorte, on croirait que quelqu’un a parlé avant lui, et qu’il introduit une personne qui lui répond, et lui demande un baiser. De plus, si cette personne demande ou ordonne à quelqu’un, quel qu’il soit, de le baiser, pourquoi dire expressément que ce soit de la bouche, et même de sa propre bouche, comme si ceux qui se baisent avaient coutume de le faire autrement qu’avec la bouche, ou de se baiser avec la bouche d’un autre? Encore, ne dit-il pas qu’il me baise avec sa bouche, mais, par une façon de parler moins usitée, qu’il me baise d’un baiser de sa bouche. Certainement, un discours qui commence par un baiser est bien agréable. Ainsi en est-il de l’Écriture-sainte, elle a une face charmante, qui touche d’abord, et porte à la lire , en sorte que, bien qu’il y ait de la peine à découvrir les sens cachés qu’elle enferme, cette peine se change en délices ; et la douceur du langage et de l’expression fait qu’on ne sent pas le travail qu’il y a à en pénétrer l’intelligence. Mais qui est celui, que ce commencement sans commencement, et cette façon de parler si nouvelle dans un livre si ancien, ne rendrait pas attentif ? Ce début montre bien que cet ouvrage n’est pas une production de l’esprit humain, et qu’il a été composé par le Saint-Esprit même, puisqu’il est fait avec tant d’art, que, bien qu’il soit difficile à entendre, il y a néanmoins beaucoup de plaisir à en rechercher l’intelligence.

6. Mais quoi ? Passerons-nous le titre sous silence ? Non. Il ne faut pas laisser le moindre iota, puisque Jésus-Christ nous commande de recueillir les moindres fragments des paroles sacrées, pour empêcher qu’ils ne se perdent (Matth. VI, 18 et Joan. VI, 12). Le titre est conçu en ces termes : Ici commence le Cantique des cantiques de Salomon.. Observez d’abord que le nom de Pacifique, qui est ce que signifie Salomon , convient fort bien en tête d’un livre qui commence par un signe de paix,c’est-à-dire par un baiser ; et remarquez encore que ce début n’invite à l’intelligence (des parties de l’Écriture où il se trouve), que les âmes tranquilles et pacifiques, qui sont exemptes du trouble des passions, et du tumulte des soins de la terre.

7. Ne vous imaginez pas non plus, que ce soit sans raison, que l’inscription de ce livre ne porte pas simplement, le Cantique, mais le Cantique des cantiques. J’ai lu plusieurs cantiques dans l’Écriture, et je ne me souviens point, que ce nom soit donné à un autre. Israël chanta un cantique au Seigneur en action de grâces, de ce qu’il avait échappé à l’épée et à la servitude de Pharaon, et pour s’être vu délivré et vengé en même temps par le double miracle de la mer Rouge. Néanmoins ce cantique n’est point appelé le Cantique des cantiques, ôtais si j’ai bonne mémoire, l’Écriture dit: « Israël chanta ce cantique à la gloire du Seigneur (Exod. XV, 1).» Déborah (Judic. V, 1) Judith (Judith. XVI, 1) et la mère de Samuel (I Reg. II, 1) ont chanté des cantiques ; quelques prophètes en ont pareillement chanté, mais on ne lit nulle part qu’aucun d’eux ait appelé son cantique, le Cantique des cantiques. D’ailleurs on voit, si je ne me trompe, que toutes ces personnes ont chanté à cause de quelque avantage reçu par eux ou par les leurs, par exemple, pour avoir gagné une bataille, échappé à un péril, obtenu ce qu’ils souhaitaient, et pour d’autres sujets semblables , et chacun pour des causes particulières, et de peur de paraître ingrats pour les bienfaits de Dieu, suivant cette parole du prophète : « Le juste vous donnera des louanges, lorsque vous lui aurez fait quelque grâce (Psal. XI, VIII, 19). » Mais Salomon, ce roi, doué d’une sagesse admirable, élevé au comble de la gloire, comblé de biens, et jouissant d’une paix parfaite, n’avait besoin d’aucune des faveurs dont nous avons parlé, qui pût lui donner le sujet de chanter son divin Cantique. On ne trouve même en nul endroit de l’Écriture, rien qui semble marquer cela.

8. C’est donc par une inspiration divine, qu’il a chanté les louanges de Jésus-Christ et de l’Église, la grâce d’un amour sacré, et les mystères d’un mariage éternel, qu’il a exprimé les désirs d’une âme sainte, et que, dans les transports d’une allégresse toute spirituelle, il a composé un Épithalame dans un style agréable et figuré. Car, à l’exemple de Moïse, il voilait sa face, qui sans doute n’était pas moins resplendissante que la sienne à cet égard, parce que, en ce temps-là, il n’y avait personne, ou du moins, il y en avait très peu qui fussent capables de soutenir cette gloire dans tout son éclat. Je crois donc que ce chant nuptial est nommé le Cantique des cantiques, à cause de son excellence, comme celui en l’honneur de qui il a été fait est appelé, par excellence, le Roi des rois, et le Dominateur des dominateurs (I Tim. VI, 15).

9. Si vous consultez votre propre expérience, après la victoire que votre foi a remportée sur le monde, et quand vous vous êtes vus hors de l’abîme de misère, et du fond du bourbier, n’avez-vous pas aussi chanté au Seigneur un cantique nouveau en reconnaissance des merveilles qu’il a opérées ? Et lorsqu’il a commencé à affermir vos pieds sur la pierre, et à conduire vos pas, je ne doute point que, pour le remercier de ce renouvellement de vie, vous n’ayez encore chanté un autre cantique à la gloire de notre Dieu. Mais lorsque, après votre repentir, non seulement il vous remit vos péchés, mais vous promit même des récompenses, la joie dont vous a comblés l’espérance des biens futurs ne vous a-t-elle pas animés encore davantage à chanter dans les voies du Seigneur, combien sa gloire est grande ? Et quand l’un de vous, trouvant quelque obscurité dans l’Écriture, vient à en avoir l’éclaircissement, il n’y a point de doute qu’en actions de grâce de ce qu’il a reçu la nourriture de ce pain céleste, il ne fasse retentir un chant d’allégresse et de louanges, comme ceux qu’on entend dans un festin délicieux. Enfin, dans vos exercices et vos combats de chaque jour, car il n’y a pas de trêve pour ceux qui vivent avec piété en Jésus-Christ, de la part, soit de la chair, soit du monde et du diable (Job, VII, 1). La vie de l’homme sur la terre est une guerre continuelle comme vous l’éprouvez sans cesse en vous-mêmes, en sorte que chaque jour vous devez chanter de nouveaux cantiques pour les victoires que vous remportez. Toutes les fois qu’on surmonte une tentation, qu’on dompte un vice, qu’on évite un péril imminent, ou qu’on découvre le filet de celui qui tendait des pièges, qu’on est parfaitement guéri d’une passion ancienne et invétérée de l’âme, que par une faveur particulière de Dieu on acquiert quelque vertu longtemps désirée et souvent demandée, n’entendons pas, selon le Prophète, retentir des actions de grâce et des paroles de louanges (Isa. LII. 3), à chacun de ses bienfaits, Dieu n’est-il pas béni dans ses dons ? S’il en était autrement, celui-là serait estimé ingrat au jour du jugement qui ne pourrait dire à Dieu : « Vos bienfaits étaient le sujet de mes cantiques dans le lieu de mon exil (Psal. CXVIII, 54).»

[…]

11. Mais il y a un cantique qui, par son excellence et sa douceur incomparable, surpasse tous ceux dont nous avons parlé ; et quelque autre que ce puisse être. On l’appelle, avec raison, le Cantique des cantiques, attendu que c’est le fruit de tous les autres. […] Il n’y a que celle qui le chante et celui en l’honneur de qui elle le chante, c’est-à- dire l’Époux et l’Épouse qui l’entendent. Car c’est un chant nuptial qui exprime de chastes et doux embrassements d’esprit, une union parfaite de volontés, et une liaison d’affection et d’inclinations réciproques.

12. Au reste, il n’appartient pas de le chanter ou de l’entendre à une âme qui est encore dans l’enfance de la vertu et nouvellement sortie du siècle; mais à une âme avancée et instruite qui, par les progrès que la grâce de Dieu lui a fait faire, a tellement grandi, sinon en âge, du moins en mérite, qu’elle est arrivée à l’âge parfait et nubile, si je puis parler ainsi, et qu’elle est devenue capable de contracter mariage avec l’Époux céleste, telle enfin que nous la dépeindrons plus amplement en son lieu. Mais l’heure à laquelle la pauvreté de notre institut nous commande de nous occuper au travail des mains se passe. Demain (mardi prochain pour nous !) nous continuerons au nom de Dieu, ce que nous avons commencé sur le baiser ; puisque aujourd’hui nous avons achevé l’explication du titre… »

Saint Bernard

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