Trois baisers comme trois progrès de l’âme…

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En parcourant l’Ecriture… Le Cantique des cantiques – commentaire de Saint Bernard (2/8)

Pour cet été, nous vous proposons de découvrir le Cantique des cantiques avec l’aide de Saint Bernard qui a magnifiquement commenté pour ses frères ce livre de l’Ecriture. Cela nous permettra d’avoir un aperçu des richesses des textes patristiques ! L’ensemble des extraits sont copiés à partir du site de l’abbaye de Saint Benoît de Port-Valais ; vous y trouverez les sermons dans leur intégralité !

Sermon II : l’impatience des patriarches attendant l’Incarnation…

  1. Je pense souvent aux brûlants désirs avec lesquels les anciens patriarches soupiraient après l’incarnation de Jésus-Christ, et je suis touché d’un vif sentiment de douleur, j’en ressens une grande confusion en moi-même, et maintenant encore à peine puis-je retenir mes larmes, tant je suis confus de la tiédeur et de l’insensibilité des malheureux temps où nous vivons. Car, qui d’entre nous ressent autant de joie d’avoir reçu cette grâce, que les saints de l’ancienne loi avaient de désir de voir s’accomplir la promesse qui leur en avait été faite ? […] Ces paroles donc : « Qu’il me baise du baiser de sa bouche (Cant. I, 1),» respirant l’ardeur des désirs et la pieuse impatience de ces grands hommes. Le petit nombre de ceux qui, pour lors, étaient animés de l’Esprit-Saint, sentaient par avance combien grande devait être la grâce qui serait répandue sur ses lèvres divines. C’est ce qui leur faisait dire, dans l’ardeur du désir dont leur âme était enflammée: « Qu’il me baise du baiser de sa bouche, » souhaitant passionnément de n’être pas privés d’une si grande douceur

2. Ainsi, chacun d’eux disait : De quoi me servent tant de discours sortis de la bouche des prophètes ? Que celui-là plutôt qui est le plus beau des enfants des hommes, que celui-là, dis-je, me baise du baiser de sa bouche. Je ne veux plus entendre parler Moïse, il ne fait que bégayer pour moi (Exod.IV.). Les lèvres d’Isaïe sont impures (Isa.VI.) Jérémie ne sait pas parler, car ce n’est qu’un enfant. (Hier. I.). Enfin tous les prophètes sont muets, mais que celui dont ils parlent tant, oui, que celui-là me parle lui-même ; que lui-même me baise du baiser de sa bouche. Qu’il ne me parle plus en eux, ou par eux; car leur langage est comme un nuage ténébreux dans l’air ; mais qu’il me baise lui-même du baiser de sa bouche, que son agréable présence, les torrents de son admirable doctrine deviennent en moi une fontaine d’eau vive qui jaillisse pour la vie éternelle…

[…]

9. Il est visible que ce saint baiser a été accordé au monde pour deux raisons : pour affermir la foi des faibles, et pour satisfaire au désir des parfaits ; et que ce baiser n’est autre chose que le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, l’homme qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Sermon III : le baiser des pieds, de la main, de la bouche du Sauveur

  1. […] « Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche » : une âme chargée de péchés, sujette aux passions de la chair, qui n’a point encore goûté les douceurs de l’Esprit-Saint, et n’a jamais éprouvé ce que c’est que des joies intérieures, n’aspire point à une grâce pareille.
  2. Néanmoins, à celui-là je veux montrer dans le Sauveur un lieu qui lui convienne. Qu’il n’ait pas la témérité de s’élever jusqu’à la bouche de ce divin Époux : mais que, saisi d’une sainte frayeur, il se tienne prosterné avec moi aux pieds de ce Seigneur si sévère, et qu’il regarde la terre en tremblant avec le Publicain (Luc. XVIII, 13), sans oser non plus que lui regarder le Ciel, de peur que ses yeux accoutumés aux ténèbres, ne soient éblouis par une si vive lumière, qu’il ne soit accablé sous le poids de la gloire, et que, frappé des splendeurs extraordinaires de cette Majesté souveraine, il ne soit enveloppé de nouveau de ténèbres encore plus épaisses. Qui que vous soyez, si vous êtes pécheur, que cette partie du corps où la sainte pécheresse se dépouilla de ses péchés, et se revêtit de la sainteté, ne vous semble ni vil ni méprisable. C’est là que cette Éthiopienne changea de peau, et que, rétablie dans une nouvelle blancheur, elle répondait avec autant de confiance que de vérité à ceux qui lui faisaient des reproches . « Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle (Cant. I, 4). » Si vous vous étonnez que cela ait pu se faire, et si vous me demandez comment elle a mérité une si grande faveur ; apprenez-le en un mot. Elle pleura amèrement, et, tirant de longs soupirs du plus profond de son âme, elle poussa des sanglots salutaires, et vomit le fiel qui infestait son cœur. Le céleste Médecin la secourut promptement. […] A l’exemple donc de cette, bienheureuse pénitente, prosternez-vous aussi, vous qui êtes misérable, afin de ne plus l’être ; prosternez-vous en terre, embrassez ses pieds, apaisez-le en les baisant, arrosez-les de vos larmes, non pour les laver, mais pour vous laver vous-même, et pour devenir l’une de ces brebis tondues qui sortent du lavoir; et n’ayez pas l’assurance de lever vos yeux abattus de honte et de douleur, avant que vous entendiez aussi ces paroles : « Vos péchés vous sont remis (Luc. VII, 48) ; Levez-vous, levez-vous fille de Sion, qui êtes captive, levez-vous, et sortez de la poussière (Isa. LII, 2). »
  3. Ayant ainsi commencé par baiser les pieds, ne présumez pas aussitôt de vous élever au baiser de la bouche ; mais que le baiser de la main, vous serve comme d’un degré pour y arriver. En voici la raison. Quand Jésus lui-même me dirait : vos péchés vous sont remis, à quoi cela me servirait-il, si je ne cessais point de pécher ? Que me servirait-il d’avoir lavé mes pieds, si je les souille encore ? Je suis demeuré longtemps couché dans le bourbier des vices ; mais si je viens à retomber, je serai sans doute en un état beaucoup plus déplorable qu’auparavant. Car je me souviens que celui qui m’a guéri, m’a dit : « Voilà que vous avez reçu la santé, allez et ne péchez plus, de peur qu’il ne vous arrive encore pire (Joan. V, 14). » Il faut que celui qui m’a donné la volonté de faire pénitence, me donne encore la force de m’abstenir de pécher, de peur que je ne vienne à retomber dans le crime, et que mon dernier état ne soit pire que le premier. Malheur à moi, lors même que je ferais pénitence, s’il vient aussitôt à retirer la main dont il me soutenait, lui sans qui je ne puis rien faire : non, dis-je, absolument rien, puisque sans lui je ne saurais ni me repentir ni m’abstenir du péché. […]
  4. C’est donc ce qui me reste à demander et à obtenir, avant d’entreprendre de m’élever plus haut et de baiser un endroit plus sacré. Je ne veux pas m’élever si haut en si peu de temps, je veux ne m’avancer que peu à peu. Car autant l’impudence d’un pécheur déplaît à Dieu, autant la modestie d’un pénitent lui est agréable. Il y a loin, et il n’est même pas facile d’aller du, pied à la bouche, et il y aurait même de l’irrévérence à passer sitôt de l’un à l’autre. Quel excès de hardiesse, en effet ! Encore tout souillé des ordures du péché, oser toucher à sa bouche sacrée ? Ce n’est que d’hier que vous êtes tirés de la boue, et vous aspireriez dès aujourd’hui à la majesté de son visage ? Il faut auparavant que vous baisiez sa main, qu’elle essuie vos impuretés, et qu’elle vous relève. Mais comment vous relèvera-t-elle ? C’est en vous donnant sujet d’aspirer plus haut : qu’est-ce à dire ? c’est-à-dire en vous accordant la beauté de la continence, et les dignes fruits d’une pénitence sincère, qui sont les œuvres de piété. Ces grâces vous relèveront du fumier où vous êtes couché, et vous feront espérer de monter un peu plus haut : et après que vous aurez reçu ces dons, baisez-lui la main, c’est-à-dire, ne vous en attribuez point la gloire ; mais donnez-la lui tout entière. Offrez-lui un double sacrifice de louanges, et parce qu’il vous a pardonné vos crimes, et parce qu’il vous a donné des vertus. Autrement, voyez comment vous pourrez vous défendre de ces paroles de l’Apôtre : « Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu ? Et si vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez point reçu (I Cor. IV, 7). »
  5. Après que ces deux baisers vous auront donné une double preuve de la bonté divine, peut-être serez-vous plus hardi à entreprendre quelque chose de plus saint. Car, à mesure que vous croîtrez en grâce, votre confiance augmentera, vous aimerez d’un amour plus fervent, et vous frapperez à la porte avec plus d’assurance, pour obtenir ce dont vous sentirez le besoin ; or on ouvre à celui qui frappe. Et dans cette disposition, je crois qu’on ne vous refusera pas ce baiser, le plus excellent et le plus saint de tous, et qui enferme en soi des consolations et des douceurs ineffables. Voici donc la voie et l’ordre qu’on doit suivre. D’abord nous nous jetons aux pieds du Seigneur, et nous pleurons devant celui qui nous a faits, les fautes que nous avons commises. Ensuite nous cherchons cette main favorable qui nous relève et fortifie nos genoux défaillants. Enfin, après avoir obtenu ces deux premières grâces avec beaucoup de prières et de larmes, nous nous hasardons à nous élever jusqu’à cette bouche pleine de gloire et de majesté, je ne le dis qu’avec frayeur et tremblement, non seulement pour la regarder, mais même pour la baiser, parce que le Christ notre Seigneur est l’esprit qui précède notre face. Et par ce saint baiser nous nous unissons étroitement à lui, et nous devenons, par un effet de sa bonté infinie, un même esprit avec lui.

Sermon IV : des 3 progrès de l’âme, signifiés par les baisers

  1. Nous avons parlé hier des trois progrès de l’âme, figurés par les trois baisers. […]
  2. Mais, je veux encore vous expliquer plus nettement pourquoi j’appelle baisers le premier et le second de ces avancements spirituels. Nous savons tous que le baiser est un signe de paix. Or si, comme dit l’Écriture, nos péchés nous séparent d’avec Dieu (Sap. I, 4), quand on ôte ce qui est entre lui et nous, on a la paix. Lors donc que, satisfaisant à sa justice, nous nous réconcilions avec lui par la destruction de ce péché qui nous en séparait, le pardon que nous recevons se peut-il appeler autrement que baiser de paix ? Or, ce baiser ne doit point être pris autre part qu’aux pieds. Car, la satisfaction qui est le remède d’une orgueilleuse transgression de la loi de Dieu, doit être humble et pleine de confusion.
  3. Mais, lorsque la grâce se communique à nous d’une façon, pour ainsi dire, plus familière et plus abondante, pour nous faire mener une vie mieux réglée et une conduite plus digne de Dieu, nous commençons à lever la tête avec plus de confiance, à sortir de la poussière et à baiser la main de notre bienfaiteur ; si toutefois, loin de nous glorifier d’un si grand bien, nous en donnons toute la gloire à celui qui en est l’auteur ; et si, au lieu de nous attribuer ses dons, nous ne les rapportons qu’à lui seul. Autrement, si nous nous glorifions en nous-mêmes plutôt que dans le Seigneur, nous baisons notre main, non pas la sienne ; ce qui, au jugement du saint homme Job (Job XXXI, 28), est le plus grand de tous les crimes et une espèce d’idolâtrie. […]
  4. Mais Dieu étant un esprit, une substance simple, dépourvue de membres, il se trouvera, peut-être, quelqu’un qui ne voudra point admettre ce que nous avons dit, et me demandera que je lui montre les mains et les pieds de Dieu, afin de justifier ce que j’ai avancé du baiser du pied et de la main. Mais que me répondra-t-il à son tour, si je demande à celui qui me fait cette question qu’il me montre aussi la bouche de Dieu pour justifier ce que l’Écriture dit du baiser de la bouche ? car, s’il a l’une de ces parties, il a nécessairement les autres, et, si les autres lui manquent, celle-là lui manque aussi. Disons donc que Dieu a une bouche de laquelle il instruit les hommes ; qu’il a une main avec laquelle il donne la nourriture à tout ce qui a vie ; et qu’il a des pieds dont la terre est l’escabeau, et vers lesquels les pécheurs de la terre se tournent et s’abaissent pour satisfaire à sa justice. Dieu donc a toutes ces choses, mais il les a par les effets, non par sa nature.
  5. […] Les âmes ont besoin de corps et de sens corporels, pour se faire connaître les unes aux autres, et pour agir les unes sur les autres. Mais, il n’en est pas ainsi du Dieu tout-puissant, parce que l’effet suit sa volonté avec une vitesse admirable, soit pour créer les choses, soit pour les ordonner selon qu’il lui plaît. Il exerce sa puissance sur qui il veut, et autant qu’il veut, sans avoir besoin du secours de membres corporels. Mais quoi, pensez-vous que pour regarder les choses que lui-même a créées, il ait besoin du secours des sens corporels ? Rien ne se cache et ne se dérobe à sa lumière qui est partout présente, et, pour connaître quelque chose, il n’a que faire du ministère des sens. Non seulement, il connaît toutes choses sans qu’il ait un corps ; mais, il se fait connaître lui-même à ceux qui ont le cœur pur, sans l’entremise d’aucun corps. Je dis souvent la même chose en différentes manières, afin qu’on l’entende mieux. Mais comme ce qui me reste de temps est court pour achever cette matière, je suis d’avis que nous la remettions à demain…. » (à mardi prochain !)

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